LES COUPS DE COEUR DE JEAN-NOEL COGHEBILL WYMAN - RORY GALLAGHER - JIMI HENDRIX
Bibliographie : 1998 : Portfolio avec Moebius (Stardom) - 1999 : Jimi Hendrix, Emotions électriques (Castor Astral) - 2000 : Rory Gallagher accompagné d'un CD d'un concert inédit (Castor Astral) - traduit en anglais en 2001 pour Mercier Press, et en roumain en 2007 pour Editura Nigredo - 2001 : Autant en emporte le rock, accompagné de deux CD (Castor Astral) - 2002 : Le Blues du reporter (Castor Astral) - 2002 : Eclats de blues accompagné de deux CD de reportages radio (Nuit Myrtide) 2004 : Bill Wyman, A Steady Rolling Man (Castor Astral) accompagné d'un CD inédit des Rhythm and Kings - 2007 : Jimmy The Kid (Hugo Doc) - 2008 : Mésaventures d'un petit reporter en Nord (Les Lumières de Lille). | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
|
Jean Jième : J'ai rencontré Jean-Noël Coghe, à l'époque où Piero Kenroll démarrait sa carrière de journaliste rock à Télé Moustique. Jean-Noël écrivait déjà pour le magazine français Pop Music. C'est ainsi qu'il a couvert dans ses pages, les Free Shows de juin et d'octobre 1971 ainsi que le Pop Circus de Liège en 1972 et les diverses réalisations de l'Agence Century dont je faisais partie avec Paul André.
En septembre 1971, nous sommes partis tous les deux de Bruxelles dans ma vieille Peugeot 203, direction Seloncourt en Suisse où il a fait le compte rendu d'un mémorable concert dont Century assurait en grande partie la programmation. Au menu : Pete Brown and Piblokto, Robert Wyatt, Stray, Gong, Jenghiz Khan, Ange, Backdenkel). |
Au moment où j'ai entamé ce site, j'ai tout de suite songé à lui. Je me suis dit que je serais heureux de le revoir C'est chose faite aujourd'hui. Nous avons pris rendez-vous pour le jeudi 15 mai 2008 chez lui dans sa maison de Wattrelos. Nous avons aussitôt filé sur Lille pour un agréable déjeuner. Dans cette ville, Jean-Noël se sent vraiment chez lui. Il y a ses bistrots, ses petits restos, sa brasserie attitrée, sans doute les mêmes lieux que ceux qu'il fréquentait, il y a quarante ans, quand il y amenait John Steel des Small Faces, Chas Chandler des Animals et tant d'autres.

J.Jième : Comment expliques-tu que de petites ville de province telles que Wattrelos ou Mouscron aient connu un tel dynamisme sur le plan de l'avènement du rock ?
Jean-Noël Coghe : Mouscron reste la ville frontalière la plus étendue du département du Nord avec ses cinquante mille habitants. Elle fait partie d'une vaste entité forte de quatre vingt-six communes parmi lesquelles Lille, Roubaix et Tourcoing qui s'imbriquent les unes dans les autres. Elle est donc à la fois à cheval sur la frontière franco-belge et n'est distante de Lille que de dix-huit kilomètres.
Quant à Wattrelos, il faut savoir que dans les années cinquante, soixante, la ville abritait un débit de boissons pour quarante habitants. Le bistrot constituait le centre de gravité des rencontres et des délassements. On y écoutait de la musique tout en buvant de la bière. L'accordéon était roi. Il y avait même des contorsionnistes. Si la première projection cinématographique s'est déroulé e à Paris, la seconde a bien eu lieu en 1899 à Roubaix. La région Nord, proche de la Belgique a souvent été en avance sur les autres départements français. Le développement social et culturel y était plus intense qu'ailleurs.
Quand on jette un coup d'œil sur les photographies de l'époque, on a l'impression de se trouver à Chicago ou à New-York. Il y avait un tel mélange de populations (italiens, espagnols, polonais, wallons, flamands) que chaque entité a contribué à apporter sa propre culture et ses traditions notamment sur le plan musical. C'est ce qui explique le dynamisme naissant du rock. Vivre dans ce coin a finalement été une grande chance pour moi.
Si le rock n' roll s'est répandu aussi rapidement dans ces zones c'est parce que le terreau s'y trouvait. Outre-quiévrain, on était prêt à se laisser emporter par la nouveauté et donc par le nouveau courant musical venu des States.

A Mouscron, on s'arrachait les 45 tours des pionniers du rock : Gene Vincent, Bill Haley, Elvis Presley, Eddie Cochran, Buddy Holly et les autres. Les nombreux cinémas de la ville affichaient de 15 heures à 23 heures des films américains comme Graine De Violence (Richard Brooks/1955), La Fureur De Vivre (Nicholas Ray/1955) ou Bagarre Au King Créole (Michael Curtiz/1958) avec le Pelvis.
A l'entracte, des orchestres régionaux tels que les Eagles Stones, les Quatre Rock et autre Korrigans ( sponsorisés par la lainière de Roubaix) jouaient bruyamment quelques standards. Dans les allées du cinoch, les jeunes se défoulaient en dansant sous l'œil discret du patron de la salle.
![]() |
Les magasins de vêtements vendaient jeans, boots, tee-shirts, vestes en cuir. La bière coulait à flots dans les brasseries et les discothèques. Tous les jeunes rêvaient de posséder un deux-roues. Pour se déplacer et être autonome, mais aussi pour draguer les nanas. Mes parents ne voulaient pas me voir en blouson de cuir ni rouler en scooter Alors j'empruntais les deux chez mon voisin, Jean-Pierre, qui avait plus de chance que moi.
Les marchands de journaux augmentaient leur chiffre d'affaires grâce à Juke Box et à Disco Revue, des magazines rock, respectivement d'origine belge et française.
Roubaix ou environs se rendaient dans les clubs ou dancings, implantés à Mouscron. L'un d'eux, Le Relais de la Poste, situé au 18, Grand Place, entrera tout doucement dans l'histoire à l'instar de la Cavern de Liverpool ou du Marquee à Londres. |

J.Jième : Tu pourrais nous resituer le rôle qu'à joué Jean Vanloo, le patron du Relais de la Poste ?
Jean-Noël Coghe : Pour la petite histoire, Adolphe, le patron de cet authentique relais du XVI ième siècle avait une fille qui s'appelait Ginette. Celle-ci avait épousé un ancien champion de natation, Jean Vanloo, grand gaillard, très sympa, amateur de bons cigares. Dès le début des années 60, il décide de tenter sa chance dans les métiers d' impresario, de manager, de producteur de spectacles.
Devenu copropriétaire de l'établissement familial, il se démène pour amener des orchestres français et étrangers au Relais de la Poste.
C'est lui, le premier, qui a eu l'idée d'organiser le premier festival rock dans le vétuste Palais des Sports de Lille. Au programme : Les Chats Sauvages, Les Pirates, Jacky Delmone, Les Sunlights et un certain… Vince Taylor, qui avait été baptisé le diable du rock. Le public a débarqué en bandes de toute la métropole.
Ca a été le gros succès. Dans les loges, des bagarres ont éclaté car les orchestres se disputaient l'ordre de passage. Vince Taylor et ses Play Boys ont vite mis tout le monde d'accord. Sur scène, ils ont font exploser le Palais des Sports. Il y a eu, parait-il, pas mal de fauteuils cassés…. d'où la légende de fauteur de troubles du malheureux Vince, qui en souffrira toute sa carrière.

J.Jième : Ton idole de l'époque était Gene Vincent. Tu as assisté à sa toute première prestation au Relais de la Poste ? Quel souvenir en gardes-tu ?
Jean-Noël Coghe : Oui et dans des conditions un peu rocambolesque. Le 27 janvier 1963, dans l'après-midi, Gene Vincent accompagné par The Dragons, un groupe anglais, fait un malheur au Palais des Sports de Paris devant cinq mille spectateurs déchainés. Profitant de son passage dans la capitale, Jean Vanloo avait signé un contrat avec lui pour qu'il vienne chanter dans la soirée dans son établissement. |
![]() |
C'est l'hiver. Les routes sont enneigées, il gèle. Le chanteur n'arrive pas. Vers minuit, le public, lassé d'attendre, déserte le dancing. Il ne reste plus que quelques clients, lorsqu'il arrive enfin . On est là, à une vingtaine, à le voir entrer, flanqué de ses béquilles. On se précipite pour lui servir un café bouillant. Très vite requinqué, il nous annonce qu'il veut chanter. Stupéfaction générale. On rallume la scène. Les Dragons revêtent leur beau costume lamé. Gene Vincent, tout de cuir noir vêtu, donne un récital pour… vingt personnes avec autant de passion et de fougue qu'il l'avait fait l'après-midi à Paris devant des milliers de fans. Assis sur la scène, je suis bouleversé. Ce rocker dont j'écoute les disques à longueur de journée est là, devant moi, en train de chanter. J'aurai l'occasion de le revoir le 7 octobre de la même année, mais cette fois au Colisée à Roubaix, face à une salle comble. Ce type avait vraiment de l'allure, la jambe raidie en avant, le corps penché sur le micro, les yeux rivés au ciel, Avec sa voix incroyable il nous tenait en son pouvoir. |
Gene Vincent est venu à plusieurs reprises au Relais de la Poste. Sur cette photo, prise quelques mois plus tard, il revient, cette fois accompagné par les Sunlights. |

J.Jième : Une fois que le Relais de la Poste a été transformé, les choses sérieuses ont vraiment commencé. Les plus grands groupes rock de l'époque s'y sont succédés.
Jean-Noël Coghe : Le Relais de la Poste avait toujours été apparenté à un dancing pour les familles. En 1964, Jean Vanloo a décidé de procéder à de grands travaux de rénovation. Ainsi l'ancienne salle s'est rapidement transformée en un club typiquement british, qui a été rebaptisé Twenty Club.
Désormais, il y avait une scène digne de ce nom et une cabine spécialement conçue pour le disc-jockey. L'ouverture a eu lieu en septembre . Ce sont les Shake Spears, très populaires dans le Nord de la France avec The Saint qui ont assuré l'inauguration. Le Twenty Club devient alors un lieu mythique où se succèderont tous les groupes de rock de l'époque.



Lorsque les Animals effectuent plusieurs galas entre Bruxelles et Mouscron, il grimpe dans leur camionnette en leur expliquant qu'il leur fera gagner du temps en les pilotant dans la région. Sommairement assis sur les amplis qui bringuebalent sur les mauvais pavés du Nord, il en profite pour interviewer Chas Chandler, manager du groupe, tout en prenant note de ses propos. Ce jour-là, sans le savoir il réalise l'une des premières interviews life d'un groupe étranger en tournée.

En juillet 1965, les Animals, qui venait de sortir The House Of The Rising Sun qui connaissait déjà un succès mondial, sont venus se produire au festival de Ciney. Le lendemain, le groupe se produisait à Ostende. Je faisais partie du voyage. Eric Burdon, Hilton Valentine, John Steel et Dave Rowberry qui remplaçait Alan Price sont partis dans la Volvo de Jean Vanloo. Tandis que Chas Chandler, futur producteur de Jimi Hendrix, Alex, le road-manager et moi suivions dans le van. C'est dans la camionnette, assis sur des amplis Vox, bringuebalés sur des routes secondaires, que j'ai pu réaliser ma première interview en life. Je crois qu'aucun journaliste français n'avait jusqu'à ce jour assuré un reportage dans de telles conditions. Ensuite, le groupe s'est rendu à Chatelet et à Mouscron.


L'entrée dans la cour du Twenty Club a été triomphale... Sur scène, Eric Burdon, les pans de chemise hors du pantalon, le front trempé de sueur, se déchaîne. Sa voix à la fois rauque et mélodieuse subjugue le public. Hilton Valentine utilise des effets de larsen.
A l'orgue, Dave Rowberry joue sans lever les yeux de son clavier. John Steel placide, derrière sa batterie, sourit. Chas Chandler, le visage dégoulinant, secoue la tête, éclaboussant ainsi Dave et Eric à ses côtés... Lorsqu'ils ont entamé The House Of The Rising Sun, j'ai éprouvé la même sensation de fascination que lors de la première écoute de leur disque. Exténués, ils quittent la scène et trouvent refuge dans un bar proche. Je suis vanné mais je n'hésite pas une seconde à prêter main forte à Alex, le roadie. Ensemble, on démonte le matériel, on l'entrepose dans le van. On termine vers les trois heures du matin.
Mes papiers sur les Animals m'ont permis d'être admis au sein de la rédaction de Disco Revue. C'est là que j'ai fait la connaissance de Jacques Barsamian, la bible du rock n' roll en France. Il est des rares à avoir vu Eddie Cochran sur scène à Londres.
Kenny Jones (batteur), Ronnie Lane (bassiste), lan Mc Lagan (orgue) et Steve Marriott |
En janvier 66, les Small Faces donnent un double concert à Lille dans l'établissement La Peau de Vache et le lendemain en Belgique à Mouscron au Twenty Club. Immédiatement, le courant passe entre nous. Il faut dire que nous avons tous plus ou moins le même âge : à peine dix-huit, dix-neuf ans. Depuis peu, je possède la Simca de mon grand-père, une Aronde noire dans laquelle le groupe s'entassera tant bien que mal lors de sa tournée.
|
Jean-Noël Coghe en compagnie des Small Faces à Provins (Seine et Marne) et de leur tour manager Will Corbett - © J.L.Rancurel |
Au Twenty, j'assure les jeux de lumière à partir de la cabine du DJ. Au gré de la musique, j'envoie des blancs crus, des rouges ou autres bleus électriques. Je garde le souvenir d'un Steve Marriott, mince, petit, étriqué mais doté d'une puissance scénique incroyable. Je le revois encore s'approcher du micro, les yeux mi-clos, appliquer sa main gauche contre le tympan et faire jaillir une voix d'une force et d'une tonalité extraordinaire. J'ai passé trois jours exaltants avec eux et trois nuits sans vraiment dormir. A la fin de la tournée, Ronnie Lane me lance : Pourquoi ne viendrais-tu pas avec nous à Londres ? Partir pour Londres ? Bosser dans leur entourage ? La proposition est terriblement tentante. Elle me touche au plus haut point. Mais je ne suis pas encore prêt pour une telle aventure. Je prétexte des projets que je dois d'abord finaliser. Le lendemain, lorsque le ferry s'éloigne, j'ai le cœur serré. Quelques mois plus tard, je suis parti les rejoindre à Londres. Ensuite, nous avons longtemps gardé le contact et sommes toujours restés copains. |

En mars 1966, les Kinks sont programmés au Twenty Club. C'est un événement de taille. You really got me, A well respected man et Till the end of the day sont tous classés numéro un en Europe comme aux Etats-Unis. Devant les centaines de demandes de réservation, Jean Vanloo décide d 'or ganiser le spectacle sous chapiteau.

Les Kinks à la Locomotive à Paris -© J.L. Rancurel |
Cheveux mi-longs, pantalons moulants pied-de-poule ou à grands carreaux, les Kinks aiment la provoque. Leur jeu de scène se veut à la fois sexy et frénétique. Quant à leur style musical, il se caractérise par un rythme à la fois lancinant et brutal, accentué par les voix rauques et sensuelles de Ray et de Dave Davies.
La tournée se poursuit, le lendemain, sur la scène d'un cinéma de Liège Au début du show, l'ambiance est plutôt bon enfant. Mais très vite, les choses prennent une autre tournure. Au lieu de rester assis, les jeunes de plus en plus électrisés, se lèvent de leur siège, se mettent à battre des pieds et menacent d'envahir le podium.
Le directeur de la salle prend peur pour ses beaux fauteuils et commet la gaffe de monter sur scène afin de calmer les jeunes trop bruyants.
Cette intervention inappropriée suscite la colère du public qui réclame qu'on le vire. Alors, j'ai vu Dave Davies décocher un magistral coup de pied au derrière du malheureux qui a disparu dans les coulisses. Finalement le concert se termine sans aucune casse. |
Puis, le 19 mars 1966, c'est Bruxelles qui accueille les Kinks ou plutôt la bande des déjantés du Club des Aigles, personnifié par Piero Kenroll. C'est la toute première fois que leurs membres, adeptes à cent pour cent du vrai rock anglais, organisent un concert. Ils sont tous excités. Mais les Kinks coûtent cher.
Paul André, qui a établi les contacts avec Vanloo, en fait part à ses amis du Club des Aigles. Il faut oublier leur lieu de culte habituel : les Carabins ; le dancing est beaucoup trop petit pour accueillir suffisamment de spectateurs. C'est finalement dans la salle Regina que se déroulera le double concert. En effet, le groupe accepte de jouer en matinée et en soirée. Ce qui permet à ces grands défenseurs du rock mais néophytes en matière d'organisation de spectacle d'espérer rentrer dans leurs frais. Ils y arriveront in extremis.

En juin, je suis sur la brèche. J'attends l'arrivée des Moody Blues à Bruxelles. Je les accompagne ensuite à Ostende où ils sont les invités au Rudy's Club, une émission radio de la BRT animée par Rudy Signa. Contrairement aux Kinks, ce groupe originaire de Birmingham, propose une musique sensible et profonde, tourmentée et dénuée de tout artifice.
Ils sont au top avec Bye Bye Bird et Go Now. A l'issue de l'interview, Mike Pinder, l'organiste, s'aperçoit qu'il a oublié son passeport dans l'hôtel à Bruxelles. Je fonce sur la capitale récupérer le document qui ne me sera remis que le lendemain matin seulement, après une nuit blanche. Je remonte sur le Nord, où je retrouve le groupe qui déjeune à La Cloche, la plus vieille brasserie de Mouscron. Devant plus de deux mille spectateurs, à l'issue d'un concert mémorable à Halluin, petite commune frontalière, la tournée se termine dans un club du Pas de Calais.
Le retour à Londres doit s'effectuer via Paris. Dans la capitale française, Denny Laine, le chanteur aux lunettes rondes, constate que son attaché-case qui contient tous ses papiers est resté dans le plat pays qui... n'est pas le sien. Rikki Stein me téléphone et me voilà reparti sur les routes. Dur, dur, la vie d'artiste !

![]() |
Tandis que le 15 octobre 1966, le magazine Disco Revue agonise et sort son dernier numéro, un nouveau le remplace aussitôt. C'est Rock & Folk. La rédaction qui compte Pierre Lattès dans l'équipe recherche d'autres journalistes.
Je me présente dans leurs locaux et leur explique que je suis sur le point de partir en tournée avec Vince Taylor en compagnie de Jacques Barsamian et du photographe Jean-Louis Rancurel. Rock & Folk accepte de couvrir mon sujet. Me voilà engagé.
Vince Taylor, fort adulé il y a quelques années, est aujourd'hui en perte de vitesse. Rikki Stein, associé de Vanloo, lui organise quelques galas en Belgique dans l'espoir de relancer sa carrière. La tournée commence plutôt mal.
Le van avec les musiciens se plante dans le décor. Il faut trouver des remplaçants pour accompagner Vince dans ses prochains concerts. |
![]() |
Le groupe de rock belge, Les Partisans, accepte avec enthousiasme de prendre la relève. Après quelques heures de répétitions, ils sont prêts. Le premier concert à Bruxelles casse la baraque. Lorsque les Partisans montent sur scène, cris et applaudissements redoublent. Mais lorsque Vince pénètre à son tour dans la lumière, le public tétanisé, retient son souffle. Vince se saisit du micro et entame Whole Lotta Shakin' Goin On, Sweet Little Sixteen, Twenty Flight Rock, C'mon Everybody.
Sa voix envoûtante galvanise l'assemblée. Il est dans une forme incroyable, dopé par ce public qui l'adore et le respecte. Lorsqu'il entame Brand New Cadillac, c'est le délire. Des types se précipitent sur scène. L'un d'eux s'agenouille, crie, gesticule. Un autre lui baise les pieds, s'accroche désespérément à ses jambes. Vince se démène, couvert de sueur... C'est démentiel ! Long Tall Sally clôt le tour de chant. Il sort de scène, s'agrippe à moi. Il n'en peut plus. Il est lessivé. Le mythe n'est pas vraiment mort !
|
Lorsque j'entends pour la première fois la version anglaise de Hey Joe, je suis subjugué par la voix sauvage du chanteur. Je me renseigne sur ce groupe qui se fait appeler The Jimi Hendrix Experience et j'apprends que le manager n'est autre que Chas Chandler, l'ancien bassiste des Animals, reconverti dans la production musicale. Le trio est constitué de Jimi Hendrix, chanteur et guitariste ainsi que de Noel Redding à la basse et de Mitch Mitchell à la batterie.
A l'époque, Jimi et son groupe sont quasiment inconnus. Johnny Halliday lui propose d'assurer la première partie de ses spectacles en France. Jimi accepte et se retrouve à l'Olympia le 18 octobre 66. La presse en parle mais pas assez. Mais moi je décide de faire un grand papier dans Rock & Folk avec Jimi en couverture.
|
Sur ces entrefaites, Hey Joe se classe rapidement dans les charts anglais. Une nouvelle tournée est prévue en France mais cette fois Jimi en sera la vedette. Le 4 mars 1967, prévenu par Rikki Stein, j'arrive à Paris, plus précisément au Gibus, un club de Colombes situé dans la banlieue parisienne, pour participer à l'installation du matériel de Jimi. Après m'être cassé le dos à transporter baffles et amplis, je demande à rencontrer Hendrix pour une interview. On me fait entrer dans une pièce reconvertie en loge. J'ai un peu la pétoche. Jimi est là, grand, mince, avec un regard étrange. Réellement, je suis impressionné. Mais le grand noir me tend une main chaleureuse et me remercie pour le papier que je viens de publier sur lui dans Rock & Folk. Je suis sidéré ! C'est lui qui me dit merci ! Il ajoute : Tu es avec nous, tu fais ce qu'il te plaît. Tu viens sur scène, tu poses les questions que tu veux !. Incroyable, je suis admis au sein de la bande, au sein de l'Experience.
Jimi Hendrix au Twenty Club |
Le deuxième concert de la soirée s'effectue dans l'enceinte d'une faculté de droit parisienne, devant un bon millier d'étudiants en tenue de soirée. Les Pretty Things sont également au programme. La violence du jeu musical du trio fait frissonner la salle. C'est vrai que ce n'est pas tous les jours qu'on assiste à pareil spectacle : un grand black aux cheveux frisés qui sue, transpire, bande, gueule et joue sauvagement de la guitare avec ses dents.
Vers six heures du matin, exténués, les musiciens et moi-même, retrouvons nos chambres d'hôtel respectives. Trois heures plus tard, le van est déjà prêt pour prendre la route en direction de la frontière . Prochaine étape : l'incontournable Twenty Club de Mouscron. Le concert doit avoir lieu à dix-sept heures. |
Vêtu d'une veste militaire et d'un costume de velours rouge, Jimi se donne sans retenue à sa musique et entreprend un show éblouissant, certainement le plus réussi de la tournée. Quelle ambiance !
Il faut dire aussi que les spectateurs de la région, gavés de concerts et de musique moderne, sont de fins connaisseurs. La voix de Jimi est forte, colorée, magnifiquement nuancée. On le sent aussi à l'aise dans l'interprétation du rock que dans celle du blues. Cet envoûtant personnage domine totalement son instrument et lui arrache des sons effarants. Et puis quelle dextérité !
Après le show, Jimi me confie que pour lui, sa guitare tient l'importance et la place qu'une femme peut avoir chez d'autres. Il apprécie que je compare son jeu de scène instinctif à l'accomplissement de l'acte sexuel.
Le 9 octobre 1967, dans le cadre d'une tournée européenne, Jimi Hendrix et son groupe reviennent une nouvelle fois à l'Olympia. Je suis heureux de les retrouver. Je suis accueilli avec chaleur. |
|

En juin 1967, le mythique Twenty Club de Mouscron ferme définitivement ses portes et disparaît avec ses glorieux souvenirs. Le dernier groupe à se produire sont les Yardbirds avec Jimmy Page en soliste. Un nouveau club, le Piblokto anciennement appelé Ram Dam, prend la relève à Dourges grâce aux efforts d'un ancien instituteur, Albert Warin. Une page se tourne dans l'histoire du rock de la région.

The Yardbirds avec Eric Clapton - Marquee Club à Londres février 1965 (photo JN Coghe)
Autant en emporte le rock est sorti en 2001. Toutefois, ce bouquin n'a atterri entre mes mains que cette année seulement. En temps que témoin et acteur privilégié du show business des années 60-70, j'ai pris énormément de plaisir à le lire. Car Jean-Noël relate de manière très imagée ses exceptionnelles rencontres avec le milieu des artistes rock. Il décrit avec autant d'humour ses coups de cœur comme ses coups de blues, ses intenses montées d'adrénaline comme les inévitables galères qui vont avec.
Les deux grands amours dans la vie de Jean-Noël sont sans conteste le rock et l'écriture. Il a choisi de mettre son talent de journaliste au service de l'un et de l'autre. Son admiration pour les musiciens et chanteurs de rock qu'il a rencontrés se ressent à chaque page et dans chaque chapitre. Trois cent pages d'Histoire, bourrées d'anecdotes, de faits et de descriptions passionnantes sur des dizaines de concerts. Un régal nostalgique pour ceux qui ont traversé cette époque, une cascade de découvertes pour les plus jeunes que les racines du rock interpellent. Mais Jean-Nöel est aussi un réaliste. Voici les dernières lignes de son ouvrage Autant en emporte le rock ( J.Jième octobre 2008)
INSOMNIES
Je suis assis à une table. Le Nagra posé. J'attends pour réaliser l'interview. Jimi Hendrix arrive. On se serre la main, on se parle... Et je me réveille. C'est idiot, un rêve, je ne peux plus interviewer Hendrix, il est mort.
J'entre dans la loge de Rory, il m'accueille avec chaleur, comme toujours, et je lui présente Lucie : « Elle travaille avec moi, pour le livre ! » Je me réveille en sursaut. Je ne peux pas lui présenter Lucie... Rory est mort.
La troisième nuit, Steve Marriott, moustachu, revêtu de son imperméable, raconte que Rory est en train de préparer un album qu'il va bientôt enregistrer. Tout se passe bien... Je me retourne dans mon lit. Ce n'est pas possible, Steve est... Je me recroqueville, me recale sur l'oreiller. Je referme les yeux et me laisse aller, pour rattraper le rêve.
|
Sources d'informations: Autant en emporte le rock/Jean-Noël Coghe/Castor Astral - Magazine Club des Années 60-N° 42/octobre 2005 /Ken Nicolas - Photos : Collection personnelle d'archives de Jean-Noël Coghe- Jean-Louis Rancurel - Erik Machielsen - Jean-Pierre Leloir - Patfraca.
PLUS D'INFOS
Les Sunlights : http://www.patfraca.com/spip.php?article175
Jean-Noël Coghe : http://www.patfraca.com/spip.php?article7
Twenty Club et Jimi Hendrix : http://www.patfraca.com/spip.php?article56
Jimi Hendrix : http://www.patfraca.com/spip.php?article39
Jimmy The Kid : http://www.patfraca.com/spip.php?article193
Textes et photos sous copyright