CHRONIQUE 1960-1965

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ROCK

 
 

CHRONIQUE

1960-1965

 

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Carte des lieux branchés de Bruxelles en 1960.
 
Clubs le Ben - Hur et La Récréation
 
Jean-Paul, patron du Club Les Cousins Grand Place
 
Le Brasseur ou Rocking Center
 

 

Etre ado à la fin des annees cinquante
 
Radio Luxembourg - Cliff Richard
Johnny Hallyday octobre 1961
Blue Note : Les Croque morts -
Les chats sauvages (nov 61)

 

Période yé- yé et Cinéma Nouvelle vague

 

Gene Vincent en Belgique
 
Rolling Stones Bruxelles oct 1964)
 
Bill Haley en Belgique

 

Rock Around The Clock

 
Vince Taylor (nov 61)
 
Disco Revue, un magazine de légende
 

 

Festival Châtelet 1965

 

Festival Guitare d'Or

Ciney 1962-1965

 

Les Pionniers

 

Piero Kenroll, le pionnier de la presse rock francophone
 
Jean Martin, impresario
 
Le Secrétariat des Artistes de Jean Martin
 
Stroff-Denny Vinson
 
Francine Arnaud, la maman du rock
belge à la RTB
 
Ariane et les dix-vingt
 
Jimmy Morgan, chanteur des sixties.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ÊTRE ADO À LA FIN DES ANNÉES CINQUANTE

 

ELVIS ET LA MUSIQUE ROCK :

OBJETS DE CONTESTATION

 

Photo tirée de American Graffiti de George Lucas

 

En 1955, aux Etats-Unis, Elvis Presley vient d'avoir vingt ans. Il a déjà enregistré plusieurs maquettes dont un des titres  That's All Right devient immédiatement un tube local. En moins d'un an, il devient une vedette ou plutôt un phénomène sur tout le territoire américain. Ses déhanchements suggestifs, ses gestes qualifiés d'obscènes épatent les jeunes et révulsent leurs parents.

 

Par sa voix et son charisme, il lance à la fois une danse et un style si populaires qu'il devient le porte-parole d'un mouvement social de contestation.

Toute la jeunesse américaine se reconnait en lui. Le succès d'Elvis devient planétaire et crée des émules.

 

Profitant de son départ à l'US Army, de nouveaux chanteurs apparaissent et tentent de se faire une place au soleil. Paul Anka, Ricky Nelson, Bobby Darin, Frankie Avalon, Fabian s'y risqueront avec des fortunes diverses.

 

Mais aussi et surtout Jerry Lee Lewis, Eddie Cochran, Gene Vincent, Buddy Holly, Little Richard, Chuck Berry. En Angleterre, Cliff Richard, dès ses seize ans, interprète au cinéma le rôle d'un jeune délinquant dans Serious Charge.

 

Il devient rapidement la nouvelle idole des jeunes version british, c'est à dire plus acceptable que le remuant et provocateur Elvis.

 

 

LE CINÉMA S'INVENTE DE NOUVEAUX HÉROS

 

LA FUREUR DE VIVRE

 

Elvis Presley, James Dean, Marlon Brando furent de formidables précurseurs de cet éveil des consciences, qui avait pris son essor aux Etats-Unis au milieu des années 50.

 

Plusieurs films vont définitivement faire basculer toutes les anciennes valeurs patriarcales de la société US. Dans La Fureur de vivre, le père est détrôné et son rôle profondément remis en question. Le héros du film, incarné par James Dean, n'hésite pas à s'en prendre à lui, à le traîner dans la cage d'escalier et à l'immobiliser au sol pour que ce dernier consente à l'écouter. On est en pleine crise de communication. Les deux générations ne se comprennent plus.

 

James Dean dans Rebel without a cause (La Fureur de vivre)

 

 

GRAINE DE VIOLENCE

 

Dans Graine de violence, un jeune professeur essaye en vain de se faire accepter par une classe de jeunes défavorisés en plein décrochage scolaire. Chahuté, malmené par ses potaches, il cherche désespérément à gagner leur confiance. Mais la partie n'est pas gagnée.

 

Malgré les énormes difficultés qu'il rencontre, il refuse de baisser les bras. La tension monte soudainement d'un cran lorsque sa fiancée manque d'être violée par l'un de ses étudiants. Il doit alors se défendre physiquement. Le but du film est de montrer que l'école ne représente plus uniquement un lieu d'études... mais aussi l'apport d'une nouvelle réalité : la discrimination raciale et la pauvreté.

 

Blackboard Jungle (Graine de Violence) avec Glenn Ford et Sidney Poitiers.

 

 

LE GANG DESCEND SUR LA VILLE

 

Dans Le Gang descend sur la ville, distribué également sour le titre  L'équipée sauvage, deux hordes de motards se livrent une compétition acharnée. Ils s'amusent à terroriser les habitants d'une petite ville de province.

 

Ces trois films affrontent un des grands tabous de la société américaine : la violence de ses jeunes. Ni la police, ni l'école, ni la société n'ont plus de prise sur une nouvelle génération en proie à la révolte. Il faudra attendre le début des années 70 pour qu'un second tabou s'effondre : le sexe.

 

The Wild One (L'équipée sauvage ou Le gang descend sur la ville) avec Marlon Brando.

 

ET EN BELGIQUE ?

BRUXELLES/CADO RADIO

 

 

Sur le coin de la Place de Brouckère, les jeunes se donnent rendez-vous le mercredi après-midi ou le samedi pour découvrir les nouveautés qui arrivent des States. On doit se contenter de contempler les pochettes des disques sans toucher au contenu. Avant d'acheter, on a le droit d'écouter. Alors on se dirige vers la vendeuse, reléguée derrière son comptoir et on lui demande de bien vouloir mettre le vinyle sur l'électrophone.

 

Ainsi tous les clients du magasin bénéficient des divers choix des consommateurs. De toute façon, ce sont sans arrêt les mêmes airs qui passent et qui repassent. D'une semaine à l'autre je me laisse tenter tantôt par  Venus de Frankie Avalon,  Oh Carol  de Neil Sedaka,  Dixieland rock,  King Creole  de Elvis,  Mad about you,  Move It  de Cliff Richard,  Diana  de Paul Anka,  Rock my soul  de Lonnie Donegan, Walk Don't Run des Ventures etc…

 

 

 

Plus tard, devant l'ampleur des demandes, les demoiselles des Cado Radio et Maison Bleue ne pourront plus suivre la cadence. La direction créera alors à l'intention de sa clientèle des cabines privées qui permettront à ceux qui le désirent d'écouter plusieurs disques à la fois. Mais cette pratique ne durera qu'un temps. Because : trop de vols.

 

 

LES INTERDITS DU COLLÈGE

 

 

Mes parents ont eu la très mauvaise idée de m'inscrire dans un collège dit « d'excellente réputation » tenu par des curés. Il était situé Chaussée de Haecht à Schaerbeek. Tout de suite je me suis senti dans un terrible climat d'inquisition. Je cite les obligations auxquelles tous les élèves étaient confrontés.

 

•  Obligation d'assister avant les cours à deux messes par semaine, le matin entre 6H30 et 8h du matin, dans l'église de notre paroisse. Les vérifications effectuées par un préfet paranoïaque nous empêchait d‘essayer de brosser.

 

•  Obligation d'assister à une messe mensuelle avec les élèves de la classe. Celle-ci était dite par notre titulaire de classe et de surcroit notre confesseur.

 

•  Interdiction de parler à une fille dans la rue, sur le chemin de l'école, sous peine de renvoi. Je rappelle que l'école des sœurs des Dames de Marie ne se trouvait qu'à quelques dizaines de mètres du Collège. Ceci explique sans doute cela. Mais l'interdiction courrait pour toutes les écoles de filles de Bruxelles.

 

•  Interdiction de regarder les affiches ou les devantures de cinéma qui passaient des films interdits aux moins de seize ans.

 

•  Interdiction de se présenter aux cours avec une coupe de cheveux, sans une raie clairement dessinée sur le front.

 

•  Interdiction de venir à l'école à vélomoteur.

•  Interdiction de manger une glace dans la rue.

•  Dans la cour de récréation, obligation de ne jouer qu'avec ses camarades de classe. Il était très mal vu de parler avec des élèves des autres sections.

 

La liste n'est pas exhaustive. Tout ça pour dire, que se trouver rue Neuve, un mercredi après-midi, pouvait se révéler très dangereux. Car le préfet rôdait, son carnet à la main. Heureusement on connaissait son trajet. Il adorait se poster du côté du Boulevard Adolphe Max, là on se trouvait les deux cinémas cochons de Bruxelles : Le « Paris » et l' American ». Il était déjà parvenu à coincer quelques aventuriers qui s'étaient retrouvés le lendemain matin renvoyés définitivement du collège.

 

 

MARION MICHAËL - LIANE

 

A l'époque, un film allemand défrayait la chronique. Tout le collège en parlait. Son titre : Liane, la reine de la jungle. Qu'avait de si extraordinaire ce mauvais film fauché, avec une actrice inconnue ? Et bien l'adorable Marion Michael qui interprétait une jeune sauvageonne, élevée toute seule dans la jungle, laissait entrevoir ses délicieux petits seins, à peine dissimulés sous une abondante chevelure !

 

C'était incroyable pour l'époque. Tous les étudiants du collège ont bien entendu vu le film, quitte à se faire renvoyer manu militari s'ils avaient été pris. Mais Marion Michael valait vraiment qu'on prenne le risque.

 

Liane reine de la jungle

 

 

Le préfet du collège fréquentait également les abords des magasins de disques : Cado-Radio, la Maison Bleue,  l'Innovation, le Bon Marché. Mais comme toute l'école fréquentait ces mêmes lieux, il ne savait pas faire grand-chose. Alors il se contentait de nous gâcher le plaisir en nous interpellant : « Allez, circulez, rentrez chez vous. Vous aurez un rapport ». Ce qui se traduisait par : « si je vous retrouve trop souvent à ne rien faire de vos mercredis ou samedis, je préviens vos profs qui vous serreront la vis ». Une horreur. Un cauchemar. Un chantage permanent. Une hypocrisie sans commune mesure.

On comprend pourquoi les jeunes de la fin des années cinquante ont fini par dire merde au système social, éducatif et parental. Pourquoi ils se sont rués sur tous les styles de musiques ou de chansons. Qu'elles soient françaises, anglaises, allemandes ou italiennes. Que le rock ait été copié, traduit ou chanté en version originale. Qu'il se soit agit de Johnny, d'Elvis ou d'Adriano Celentano ! Peu importait ! Du moment que le chanteur arborait une tête de révolté et une tenue débraillée et surtout qu'il déplaise aux parents !

 

 

LE TEMPS DE L'INJUSTICE...

 

Et pourtant mon chemin de croix n'est pas terminé. En septembre 1959, alors que je viens d'avoir seize ans, la direction du Collège et le corps professoral décident de me faire doubler ma troisième gréco-latine.

 

Motif invoqué : « insuffisance en math et comportement à caractère provocateur ».

Le préfet en a même rajouté en écrivant dans ses notes : « ce garçon a un regard moqueur et provocant ». Or et là je n'y suis pour rien, je suis né avec des yeux rieurs. Un regard moqueur ou des yeux rieurs, c'est une question d'interprétation.

 

A l'annonce de cette nouvelle, mes parents auraient dû comprendre que quelque chose clochait. En effet je n'avais jamais échoué jusqu'ici dans mes études. Et moi pourquoi n'ais-je pas réagi ? J'avais pourtant une chance unique de me tirer de ce goulag. Mais non, à cette époque, on n'était pas très contestataire. On respectait encore certaines traditions. Et puis, les athénées souffraient d'une mauvaise réputation. Si j'avais su !

 

 

 

Bref pendant un an, je me suis plus intéressé aux filles, aux salles de cinéma, au rock'n roll, qu'à mes versions grecques ou latines. Après tout, n'étais-je pas un «bon » élève qu'on avait injustement traité en le faisant doubler ? J'ai perdu ma confiance dans les adultes. D'autre part, j'ai mieux compris ce que représentait l'injustice. Ca m'a pas mal servi dans la suite.

 

Mes principaux souvenirs entre septembre 59 et juin 60 sont de m'être retrouvé dans des salles de cinéma à voir près de trois films par semaine. Avoir seize ans représentait pour moi la possibilité de pouvoir enfin regarder des films estampillés ENA (enfants non admis). A moi, les films de Brigitte Bardot ou de Françoise Arnoul que je n'avais pas pu voir à leur sortie ! A moi les films d'horreur avec Frankenstein et Dracula jusqu'ici bêtement interdits. Je ne savais plus où donner de la tête. Il y avait tant de films à rattraper. Le premier jour je courrus voir L'homme au masque de cire suivi du film de Carné, Les Tricheurs.

 

A gauche : L'homme au masque de cire (House of wax) de cire - A droite : Les "Tricheurs" avec Jacques Charrier

 

En janvier 60, j'ai le cœur qui bat. Avec les copains, Aldo et Roland on a croisé sur le chemin de l'école un trio de jolies filles. Elles font partie d'une école de sœurs (encore une) situé à deux pas de la Place des Bienfaiteurs. On se retrouve tous les jours, à l'arrêt du 90 et on parle, on rit. Rien de répréhensible. Jusqu'au jour, où Aldo propose d'aller boire un verre chez lui, d'autant que sa mère travaille. Et nous voilà parti tous les six chez lui. Verres de cocas, musique et lumières tamisées. Les garçons cherchent à embrasser leur favorite. Baisers tendres et émouvants. Le manège va durer un mois.

 

... ET DE L'INQUISITION

 

 

Et soudain c'est le drame. Les nonettes déclenchent l'alarme. Elles s'en vont prévenir l'horrible préfet de notre collège que trois des élèves de son établissement ont dérogé à la sacro-sainte règle : s'adresser à des filles dans la rue à la sortie de l'école. Et le lendemain matin, à la première heure, nous voilà tous convoqués dans nos écoles respectives. Les filles comme les garçons.

 

Questionnés, mis au banc de la classe, pressés de mille questions incongrues, séquestrés durant toute la journée dans un local sans chauffage, nous somme sensés avouer. Mais avouer QUOI ? Petit à petit, je me rends compte qu'aux yeux des curés nous avons commis un crime impardonnable : celui d'avoir emmené des jeunes filles dans un appartement et d'avoir cherché à ...flirter. Mais ça ils ne sont pas sensés le savoir. Quoique….

 

A la manière dont les questions sont posées, on a l'impression que le préfet en sait plus qu'il ne veut nous le dire. Tous les trois finissons par reconnaître l'évidence : oui nous avons bien amené les filles chez Aldo pour boire un verre de coca. L'inquisiteur devra se contenter de notre triple témoignage.

 

Nous apprendrons plus tard qu'une copine de nos dulcinées avait cafté auprès de la Mère supérieure, par vengeance et pure jalousie.

 

 

Anciennement amoureuse d'Aldo, celui-ci l'avait malencontreusement éconduite… De notre côté nous serons encore questionné durant deux interminables journées au terme desquelles nous seront collectivement sanctionnés de trois jours de renvoi.

 

Pour la première fois, j'ai vu mon père prendre mon parti. Il m'a textuellement dit «  C'est une bande de cons ; il ne faut plus rester dans cette école ». C'était un peu tard. Et puis, après tout, il ne restait plus que quelques mois à tirer. Fatale erreur de jugement de ma part. Si j'avais pu imaginer la turpitude de mesbourreaux, j'aurais pris mes jambes à mon cou.

 

De février à mai, les enseignants m'ont mené la vie dure. Ils ne s'adressaient plus à moi, comme si je n'existais pas. A la cour de récré je devais rester aux côtés des élèves de ma classe qui pour la plupart évitaient de me parler. Je n'avais pas l'autorisation de communiquer avec Aldo ou Roland.

 

C'est dans cette épreuve que j'ai réalisé que la religion catholique n'avait pas son pareil pour transformer des innocents en coupables, pour créer de toute pièce des pestiférés, pour casser, briser, détruire ce qu'elle appelle le mal. En juin, j'ai présenté mes examens. Je n'ai eu aucune difficulté dans aucune matière. J'avais réussi haut la main sans avoir énormément travaillé.

 

 

Le jour de la remise des prix, le préfet qui avait fini par me haïr, se plante devant moi et m'apostrophe devant les rangs : «  Je vous ai dit que vous ne monteriez pas chercher votre prix avec des cheveux en avant. Je veux une raie nettement dessinée ».

 

Je lui réponds : « Mais je n'ai pas de peigne ». Rageusement il fouille les poches de sa soutane comme s'il allait m'en trouver un. Comme la file avançait et que mon nom était cité, il me pousse en avant. «  Allez, filez ». Je reçu un bouquin et ce que je croyais être un diplôme.

Déception. J'avais un examen de passage….en géométrie. A repasser pour la rentrée. Quand allais-je être libéré de cette école de fous, de ce préfet mégalomaniaque ?

 

A la fin du mois d'août lorsque j'ai repassé mon examen de géométrie d'une valeur de vingt points, ils m'ont mis un 8. Ils m'ont recalé et donc obligé à tripler ma troisième gréco-latine.

 

J'ai tenu à raconter cette histoire parce qu'elle illustre à merveille l'état d'esprit du corps professoral des écoles catholiques de l'époque. Elles pouvaient tout se permettre, même de tricher en corrigeant les copies d'un de ses élèves jugés indésirables... afin de mieux s'en débarasser.

 

Oui la société de la fin des années 50, début 60 était basée sur une obéissance stricte des règles, sur la sévérité et la réprimande en cas de contestation, sur l'absence de reconnaissance de droits élémentaires.

 

Un slogan bien dépassé aujourd'hui : « Tu feras ce que tu voudras quand tu atteindras ta majorité". Et quand on sait que la majorité était fixée à vingt et un ans !

 

Soudain tout allait changer...