JEAN-PAUL PRESENTE :
LE CLUB - DANCING LES COUSINS
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28 février 2008. J'ai rendez-vous avec Jean-Paul Wittemans, l'ancien patron du club Les Cousins que j'ai assidûment fréquenté, dès mes dix-huit ans en 1961 et après. Je garde un souvenir nostalgique de ces innombrables soirées passées à boire, à discuter et à refaire le monde. C'était mon quartier général. J'y retrouvais mes potes de l'époque Jean-Claude et Bernard et tous les autres. Ceux-là même que j'ai entraînés dans l'aventure du tournage du Mauvais Age. Et puis, au cinquième anniversaire des Cousins je suis venu chanter avec mon orchestre Jiem et les Les Enfants terribles. Après plus de quarante ans, il se rappelle. |
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La première question que j'ai envie de lui poser est pourquoi il n'y a plus aucune trace (article, photos) sur l'époque des Cousins. Ce club mythique qui a pourtant accueilli tant de personnalités du monde du spectacle. Je lui demande de me parler de ses débuts de patron d'établissement de nuit.

Jean-Paul, maître des nuits bruxelloises
Jean-Paul : « En 1958, je cherchais un local pour y développer des cours privés de rock' n'roll. Je suis tombé sur un rez-de-chaussée, rue Léopold, derrière le Théâtre de la Monnaie, à cent mètres du « Globe ». J'en ai rapidement fait un club que j'ai appelé « La Mousson ». Ca a tout de suite marché. J'avais une clientèle de jeunes branchés qui voulaient épater leurs copains en dansant un rock acrobatique. Mais, très vite l'endroit s'est révélé trop exigu. J'en ai parlé à mon propriétaire qui très rapidement m'a parlé d'une opportunité de location sur la Grand Place de l'Hôtel de Ville.
En fait, Jo Dekmine, (futur patron du Théâtre 140) avait élu domicile au premier étage du restaurant « Le Renard », au 7 Grand-Place. Il avait créé une sorte de cabaret de la chanson française dans lequel il avait fait venir Catherine Sauvage et Léo Ferré. Je ne sais pas ce qui s'est passé, mais l'endroit s'est retrouvé libre en janvier 59. C'est comme ça que je me suis retrouvé locataire pour plusieurs années du futur Club « Les Cousins ».
J.M. : Pourquoi appeler ton Club « Les Cousins » ?
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Juliette Mayniel et Gérard Blain dans Les Cousins |
Jean-Paul : Je dois te dire qu'en 1958-59 la jeunesse était en quête d'identité et en pleine recherche de nouveaux repères. Le film « Les Tricheurs » de Marcel Carné venait de sortir et suscitait des queues énormes devant les salles de cinéma qui le programmait. A cet égard, Jacques Martin (le futur présentateur vedette de télé en France ) avait ouvert, Place des martyrs, une boite de nuit qu'il avait baptisé « Les Tricheurs ». Mais il est très vite reparti sur la France. Je cherchais un thème pour ma future boite. Il me fallait trouver un décor moderne qui puisse durer quelques années. |
Quand est sorti le film de Claude Chabrol « Les Cousins », j'ai tout de suite été emballé. Je suis retrouvé le voir trois fois de suite. J'ai senti que j'avais trouvé le thème que je cherchais pour mon futur établissement. Le succès du film a été immédiat. Même genre de sujet que « Les Tricheurs » : une jeunesse qui entend se démarquer de ses parents, s'affirmer et exister par elle-même.
J'avais le sujet, il me fallait un décor. Tout d'abord j'ai fait procéder à de grosses transformations. J'ai abattu un mur, élargi l'espace pour prévoir la piste de danse. Côté Grand-Place, j'ai installé une sorte d'estrade avec tables et fauteuils en rotin pour ceux et celles qui préféraient discuter. J'ai dû faire renforcer les poutres pour éviter la mauvaise surprise de retrouver ma clientèle à l'étage du-dessous. J'ai fait repeindre les murs en blanc et noir sur lesquels Lombardo, le décorateur, a restitué quelques moments forts du film, sous la forme de fresques. C'est ainsi qu'on retrouve les chandeliers que Jean-Claude Brialy exhibe dans le film lors d'une soirée wagnérienne. Il y a aussi des réverbères un peu kitch, des façades qu'on dirait sortie d'un vieux film. Sans oublier les yeux magnifiques de Juliette Mayniel. |
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J.M : On m'a dit qu'à l'époque tu avais essayé de contacter les principaux acteurs du film « Les Cousins » pour les inviter dans ton club ?
Jean-Paul : C'est exact. J'ai écrit à Jean-Claude Brialy, à Gérard Blain et bien entendu à Juliette Mayniel. A part Gérard Blain qui tournait à l'étranger, les deux autres m'ont gentiment répondu.
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J.M. : Le sigle des « Cousins » reste dans pas mal de mémoires, même encore aujourd'hui.
Jean-Paul : Ce sigle a son histoire . Comme j'avais complètement craqué devant les yeux magnifiques de Juliette Mayniel, j'ai fait appel à Gritty, une artiste peintre. Je lui ai remis un croquis que venait de gentiment d'envoyer l'actrice du film. Je lui ai dit : Crée-moi un sigle qui évoque un type de visage féminin à la fois moderne et légèrement inquiétant.
Et elle m'a pondu le dessin que vous connaissez en incluant les chandeliers dans la pupille des yeux. Je crois avoir été l'un des tout premiers à faire imprimer mon sigle sous la forme d'autocollants. C'est pourquoi il est devenu si populaire. On l'a fait distribuer à des milliers d'exemplaires. Et comme il plaisait à tout le monde, on les a retrouvés collés sur les pare-brises des voitures ou des moto.
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J.M. : En fait, dès le départ, tu as surtout basé la promotion des « Cousins » sur ta proximité et tes liens avec l' « Ancienne Belgique » et le "Vaudeville" ?
Jean-Paul : Disons que comme j'ouvrais le club l'après-midi, les artistes qui se produisaient à l' « Ancienne Belgique » ou dans certains théâtres passaient en effet par chez moi pour découvrir les lieux et surtout se relaxer et prendre un verre tranquillement. Nougaro, Fernand Raynaud, Gilbert Bécaud, Sacha Distel, Guy Béart et même Jacques Brel sont venus. Et puis aussi Fernandel, Jean-Claude Pascal, Odile Versois et tant d'autres vedettes du cinéma.
A cet égard, Brel m'a laissé une forte impression. Il m'avait proposé de réquisitionner les « Cousins », entre 16 et 18Hr, durant la semaine où il donnait ses galas à l'Ancienne Belgique. Il aimait venir se relaxer avec les membres de son orchestre et son manager. Un jour, je l'ai surpris en train d'engueuler ses musiciens. C'était très intense. Car il ne criait pas, il parlait d'une voix normale, mais ce qu'il leur disait n'était pas piqué des vers ! Il était impitoyable dans ses remarques. Un vrai réquisitoire. Sans doute ses critiques étaient-elles justifiées, mais je peux te dire que ses musiciens étaient terrorisés. J'ai vraiment vu un homme impressionnant.
Jean-Paul : "J'ai toujours aimé m'entourer des artistes"

En haut à gauche : Jean-Paul et Jean-Claude Pascal et Fernandel. En dessous : Odile Versois, soeur de Marina Vlady.
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ET VINRENT ... LES COUSINS
J.M. : Parlons maintenant de ton coup de bol ou de ton « coup de génie », comme tu préfères, avec l'aventure de Kili Watch et de l'orchestre les Cousins.

Jean-Paul présente : "Les Cousins"
Fin 1960. Pour fêter l'anniversaire de la première année d'existence de son Club « Les Cousins », le patron Jean-Paul Wittemans décide de produire un 45 tours. Il n'a pas la prétention d'en faire un second métier. Ce qu'il veut c'est faire presser mille disques et les vendre si possible avec bénéfices. Il se met en quête de musiciens. Il tombe sur un groupe de bal constitué de sept membres et qui se font appeler « La Jeune Equipe.
Il leur demande de composer un cha cha cha comme l'ont fait les « Chakachas » qui connaissent le succès avec « Eso es el amor ». Rendez-vous est pris au « Si bé mol » pour venir présenter leurs compositions. Ce jour-là ils arrivent à quatre : Guido et André Van den Meersschaut, frères et guitaristes, Adrien, le batteur et Gus à la basse. La chance va leur sourire. En entendant « Fuego » puis ensuite « Kili Watch », Jean-Paul sent qu'il tient la bonne affaire. Il en parle à Roland Kluger, client régulier de son établissement, qui en parle à Jacques, son éditeur de père. Marché conclu.
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En novembre 1960 les deux chansons « Fuego « et « Kili Watch » figurent désormais sur disque. Et comme il faut un nom pour l'orchestre, Jean-Paul propose tout naturellement « Les Cousins ».
Il est convenu que le lancement du disque s'effectuera dans son Club de la Grand Place. Jean-Claude Menessier, le présentateur vedette de la RTB accepte de patronner l'événement.
Mais le Club ne comporte que quatre-vingt places. Et les demandes de réservation affluent de toutes parts. Menessier a alors l'idée de les faire jouer dans une salle, située dans les sous-sols de l'Hôtel Plaza.
Plus de deux cent personnes, dont Sélim Sasson et Gérard Valet assistent aux débuts des « Cousins ». Chose incroyable, Jean-Paul liquide neuf cent 45 tours sur les mille qu'il a commandés. |
Dans les semaines qui suivront, Jacques Kluger, fera presser dans l'urgence dix mille copies via la Hollande sous le label de Palette. Il les placera aussitôt dans tout ce que la Belgique compte de points de vente de disques. Les radios suivent le mouvement. Un mois plus tard, en décembre, Johnny Halliday sort une version différente de Kili Watch. Malgré le plagiat, pour l'éditeur et pour le groupe c'est un coup de pub extraordinaire. Johnny va faire connaître la chanson dans toute la France. Mais ironie du sort, il vendra moins de 45 tours avec sa version qu'avec celle des « Cousins » combien plus originale. ( voir ROCK BELGE/LES COUSINS).

Après, je me suis occupé d'un autre groupe qui s'appelait les "Kili-Jacks" avec l'ancien bassiste des "Cousins, Gus Derese. |
Jean-Paul : Le succès inattendu de Kili Watch a propulsé à la fois le groupe et l'établissement de la Grand Place. Ca me laisse de sacrés souvenirs. Ceci dit, une fois qu'ils ont été lancés, je ne les ai plus revus aussi souvent. On s'est retrouvé, quelques années plus tard, à la sortie de « Do, re, mi, fa, sol, la, si »
Puis est arrivé le twist. J'ai organisé le premier Championnat de Belgique de Twist dans une salle en dessous de l'hôtel Métropole. J'avais le groupe « Les Frangins » dans le coup. En parlant de twist, j'ai une anecdote amusante à raconter. Tu sais que j'ai donné un cours de twist à Bejart ? Ca devait être en 62.
Un jour, Maurice Béjart, qui n'était pas encore le monstre sacré qu'il est devenu, m'a demandé aux « Cousins » de lui apprendre à danser le twist. Il me disait qu'il n'arrivait pas à balancer son bassin de la bonne manière. C'est ainsi que je me suis retrouvé sans un local du Théâtre de la Monnaie en train de lui donner des conseils et à tortiller du popotin. Incroyable, hein ?
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LE MADISON

Puis est arrivée une nouvelle danse qui faisait fureur aux Etats-Unis : "Le Madison". Sur la photo, on me voit en train d'apprendre quelques pas à Françoise Vande Moortel, speakerine à la RTBF, à André Torrent, chroniqueur et animateur chez RTL . Et sur la gauche, c'est Ariane, la chanteuse de l'orchestre "Ariane et les 10-20". Regardez la vidéo: Danseurs de madison en 1962/ Archives de la Télévision Suisse Romande.
J.M. : Je voudrais maintenant que tu me parles des problèmes que tu as rencontrés dans ta carrière de responsable de boite de nuit. Il y en avait des interdits à l'époque, pour les jeunes et donc pour toi aussi ?
Jean-Paul : Tu parles. D'abord il y avait la fameuse loi Vandervelde qui datait de 1920 et qui interdisait purement et simplement la vente d'alcool. Or, une boite ne pouvait pas survivre en ne vendant que des limonades. Quand un client commandait un whisky, le garçon lançait au barman : Et un "St Michel "! Et si c'était un gin, il criait : "Et un Chabrol" !
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Il est arrivé qu'on ait des contrôles. La loi Vandervelde avait une faille. Elle stipulait qu'on ne pouvait pas servir d'alcool pur. Par contre, si on rajoutait au verre une rasade de coca, ce n'était plus vraiment de l'alcool. On échappait à l'interdit. Ce qui fait que lors des contrôles, nous nous baladions mes serveurs et moi avec des bouteilles de coca à la main que nous versions dans les verres de nos clients.
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Un autre problème, c'était l'âge légal pour pouvoir danser. Il fallait avoir dix-huit ans. J'avais engagé un portier qui contrôlait les cartes d'identité. Mais les fraudes étaient nombreuses.
Combien de jeunes n'ont pas « perdu » leurs papiers pour en obtenir de nouveaux. Ils déclaraient un âge supérieur à la réalité et ils ressortaient avec une vrai fausse carte, qu'ils nous présentaient à l'entrée des « Cousins ». La police a fini par s'en apercevoir et on a dû remettre de l'ordre dans tout ça. J.M. : Lorsque la carrière des "Cousins" les a éloignés de Bruxelles et de Belgique pour partir en tournée, as-tu continué à chercher de nouveaux artistes à promotionner ou à produire ?
Jean-Paul : Une fois l'euphorie de Kili Watch un peu passée, je me suis mis à la recherche d'autres artistes. C'est ainsi que je suis tombé sur "Luigi", un chanteur italien, avec une voix de crooner qui m'a tout de suite plu. Il avait sorti un titre qui faisait les beaux soirs des « Cousins ». C'a s'appelait « Pitié, pitié, pitié », un slow à tomber par terre.
Je l'ai fait travailler plusieurs fois dans mon club. On est resté en contact plusieurs années. Lorsqu'il a commencé à faire pas mal de tournées, on s'est fatalement perdu de vue. Mais moi je continuais obstinément à chercher de nouveaux talents. C'est ici que la jeune chanteuse "Ariane" entre en scène. |
J. M. : L'épopée des « Cousins » s'achèvera en 1966. Les bâtiments ont été vendus à une banque. Jean-Paul apprend qu'il doit quitter les lieux malgré un bail qui lui permettrait de rester plus longtemps. Il négocie et obtient une rondelette indemnité….avec laquelle il va ouvrir un nouvel établissement « Les Gémeaux » à Auderghem
Interview réalisée par J.Jième
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