CHRONIQUE 1966-72
racontée par Jean Jième
En sortant du service militaire le premier avril 1967, j'ai le sentiment que, sur le plan culturel, j'ai loupé quinze mois essentiels. L'année 1966 semble pour moi ne jamais avoir existé. Elle se présente dans mes souvenirs comme une simple parenthèse. Ce qui est plus réconfortant, c'est que je peux à nouveau laisser repousser mes cheveux. Plus sérieusement, je ne songe qu'à une chose : trouver ma place dans le milieu artistique et essayer d'en vivre.

JE CHERCHE A M'ORIENTER DANS UN MONDE QUI A CHANGE
Ce qui me plairait bien ce serait de m'occuper de musiciens. Manager, impresario ou directeur artistique par exemple. D'autant plus que je sens bien qu'un grand mouvement culturel est en passe de naître. La musique pop en fait désormais partie. Et puis la jeunesse bouge à toute vitesse et la liberté des moeurs se traduit chaque jour davantage dans les coiffures, les tenues et les jupes des filles.
La Mersey beat est à son apogée. Les Beatles sont au sommet des hit parades dans le monde entier. Dylan et John Baez chantent contre la guerre du Vietnam. Eric Clapton, leader de Cream, amorce le mouvement psychédélique avec l'étonnant Disraeli Gear. Le sex symbol Mick Jagger attire des foules de filles en délire. Roger Daltrey et les Who éventrent leurs guitares sur scène et assènent de grands coups de pieds dans leurs amplis survoltés. Aux States, le mouvement hippy a démarré et Jim Morrisson accumule les provocations et se fait régulièrement arrêter par la police.
A Bruxelles, le moindre groupe anglo-saxon intrigue et épate. C'est plutôt normal, car ils sont encore rares à se produire chez nous. Les groupes belges chantent en anglais, pour la plupart. Les patrons de club, les tavernes essaient timidement d'engager des orchestres pour attirer un nouveau public.
J'en profite pour fréquenter tous les établissements qui organisent des concerts. Je fraternise avec les patrons de boite ainsi qu'avec les musiciens. Bref, je tente de me créer de nouveaux contacts. Je ne vois pas très bien comment je vais faire pour gagner ma vie. Mais j'ai confiance. La liberté retrouvée me donne des ailes.
POURQUOI PAS PHOTOGRAPHE ?
Je fête mes 24 ans, le 4 août 1967. Comme je crois en ma bonne étoile et que je suis volontiers mon intuition, je m'achète un appareil photo Pentax d'occasion, une cellule Minolta et un agrandisseur Durst. Du matériel semi-pro pour l'époque. J'aménage ma cave en labo et je me lance dans la réalisation de reportages photos. Mon initiative coïncide avec la sortie de Blow Up, le film culte d'Antonioni. On y voit un jeune photographe anglais au look hyper-cool photographier de jeunes mannequins anglais. Son style décontracté et sensuel ravit le public. Toutes les filles rêvent d'être photographiées comme le fait l'acteur, David Hemmings. J'installe donc dans mon sous-sol un fond déroulant et quatre casseroles de cinq cent watts. Et me voilà en bonne voie pour devenir « photographe de mode ».
Les filles arborent des tenues décontractées. Les photographes classiques doivent se recycler. Le film Blow Up crée une véritable révolution. Je propose à des copines de poser pour mon objectif de manière à me constituer un book. En contrepartie, elles recevront le double de leurs photos.
  
 
 
 
Ce ne sera pourtant pas le cas. Malgré beaucoup d'énergie dépensée, de pellicule utilisée, le destin me ramènera très vite vers le monde des musiciens qui me proposera davantage de perspectives de travail. Je décide de tenter ma chance auprès des firmes de disques, d'agences de spectacle et de certains directeurs artistiques. Peu à peu ceux-ci vont faire appel à mes services.
jieme@memoire60-70.be
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