THE SHAKE SPEARS
CHAPITRE 2 : BURNING MY FINGERS

Johnny Kreuger, Martin Pigott, Alan Escombe, Chris Kritzinger, Chris Stone, alias Sox

Johnny Kreuger, Martin Piggott, Chris Stone, Chris Kritzinger, Alan Escombe (photo Jième) |
Le groupe a pris rendez-vous chez RCA Records pour présenter une bande démo, riche de plusieurs titres. Chris Kritzinger et Chris Stone ont respectivement composé chacun deux chansons. Finalement le choix de la maison de disques se porte sur Something to believe in de Chris Kritzinger et de Burning my fingers de Chris Stone. De cet accord, naîtra un contrat prévoyant la sortie de deux 45 tours dans l'année.
Et tandis que les musiciens passent leur journée au studio, je les rejoints chaque soir dans leur appartement de l'avenue de Broqueville. Là-bas dans une ambiance religieuse, nous écoutons les grands prêtres du moment, Cream avec leur fantastique album Disraeli Gear, Hendrix, Stones, Beatles et l'incroyable Sergent Pepper, Jefferson Airplane, Doors. Avec certains membres du groupe, les liens se renforcent chaque jour un peu plus.
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THE SHAKE SPEARS SE METAMORPHOSENT EN SHAKESPEARES
En réalité, les Shake Spears sont à la croisée des chemins. Plusieurs points de divergence importants les opposent et risquent même de les mener à l'affrontement. Ainsi, Chris Stone, qui est un excellent guitariste et un brillant compositeur, reproche à Chris Kritzinger, leader incontesté du groupe depuis ses origines, de ne pas lui laisser les coudées suffisamment franches. Stone voudrait faire évoluer les choses sur le plan musical, proposer des morceaux plus proches de l'esprit des Doors, Hendrix, Stones etc... Et puis, surtout, il ne supporte plus de devoir prester de cinq à six heures d'affilée dans des bals de province. Alan et Martin ne sont pas loins de partager le même avis. L'étincelle artistique qui les réunissait si fortement à leur arrivée en Belgique, semble avoir perdu de son intensité.
Ainsi Alan fait-il judicieusement remarquer à Kritzinger que la pop-rock anglo-saxonne vit une période de créativité exceptionnelle alors que leur musique ne se renouvelle pas. Chris K. se montre sceptique. Il ne comprend pas ou peut-être fait-il semblant ? Quant au batteur Johnny, il a bourlingué depuis tellement d'années à ses côtés, qu'il ne peut se résoudre à pencher du côté des trois autres.
Au fur et à mesure de mes visites chez eux, je me rends compte que le groupe passe par une sérieuse crise d'identité. Car déjà, Sox comme Martin, songe à repartir pour l'Angleterre. Ils disent vouloir profiter de la vague déferlante de la pop anglaise. Qui pourrait leur donner tort ?

Devant le Nouvel Innovation Rue Neuve (photo J.Jième)
Durant nos fréquentes discussions, je leur fais toutefois remarquer que leur présence sur le sol belge présente certains avantages. Ils ont un point d'attache, sont connus et bénéficient d'une solide réputation. Pourquoi ne pas profiter du formidable engouement que les pays européens réservent aux groupes britanniques ? Car il n'y a pas que la Belgique. Ils peuvent miser sur la France, l'Allemagne, la Suisse, les pays scandinaves.
Avec de nouvelles compositions, un répertoire remanié, un jeu de scène soigné et la sortie de leur futur 45 trs, ils peuvent s'attendre à d'heureux résultats. Et puis, il y a tellement de groupes qui se montent chaque jour en Grande-Bretagne qu'ils mettront temps fou à se faire connaître.
Dans la foulée, je me permets même de leur adresser diverses critiques sur leur manière de se présenter devant le public. J'estime en effet qu'ils devraient améliorer leur image sur le plan scénique et ne pas se contenter de sortir des sons de leurs instruments. En réalité, je fonde de grands espoirs sur eux. Et ma plus grande fierté serait qu'ils s'exposent davantage physiquement.
Dans un premier temps, toutes ces discussions ne mènent nulle part. Chris K. et Johnny campent sur leurs positions et se moquent gentiment de mes idées et de celles des trois autres. Pour ne rien envenimer, ceux-ci temporisent. Toutefois, ils parviennent à remporter une première bataille, même si celle-ci apparaît comme plutôt symbolique. Ils parviennent à faire admettre à Chris K. et à Johnny de modifier la dénomination du groupe. Alan, Martin et Sox veulent rompre avec les Shake Spears (lances en mouvement) et adopter un nom... plus noble.
Poussé par sa majorité, le groupe décide à l'unanimité de repartir sur un nouveau jeu de mots, un nouveau clin d'oeil à la langue de ... Shakespeare. Comme ils sont cinq, ils s'appeleront The Shakespeares. Et comme c'est souvent le cas, ce changement de nom, apparemment anodin, va précipiter la rupture.
A la demande du groupe, je prends contact avec RCA et leur explique la situation. Il ne faut surtout pas que sur la pochette figure leur ancien nom. Une page se tourne.
SORTIE DE BURNING MY FINGERS
Something to believe in sort enfin, avec en face B, Burning my fingers. Sur la pochette : The Shakespeares. La sortie d'un disque est toujours un événement capital pour un chanteur ou pour un orchestre. Et aussi plusieurs semaines d'un terrible suspense. Car tout se joue en un laps de temps très court.
Pour que le succès soit au rendez-vous, que de facteurs à réunir ! Un bon morceau, sorti au bon moment, assorti d'une bonne promotion. Sans oublier l'inévitable soutien des petits copains journalistes, des DJ et des programmateurs radio qui font ou qui défont si facilement les carrières.
Ecoutez Burning My Fingers dans la liste déroulante morceau N° 4
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PROMO A LA BELGE
Monsieur Moyersoens, producteur chez RCA Belgique n'avait rien d'un foudre de guerre et très peu de choses en commun avec ses homologues étrangers. Pour ne pas tirer méchamment sur le pianiste, rappelons, qu'à l'époque, les firmes de disques belges se contentaient d'investir dans des artistes nationaux, de langue française ou néerlandaise. Pour les étrangers (généralement des grands noms), ils jouaient le rôle de simples intermédiaires entre la maison de disque d'origine et les distributeurs.
Leur devise : beaucoup de profits, pas de risques ! Traduisez : des moyens financiers plutôt limités pour les enregistrements en studio, pour le tirage d'affiches et pour la promotion. Monsieur Moyersoens appliqua donc à la lettre ce que sa direction lui demandait. Il refila quelques exemplaires du 45 tours fraîchement sorti, à la RTB via Claude Delacroix, à Francine Arnaud, pour son émission du mercredi après-midi, au programmateur attitré de RTL, à celui de la BRT et à quelques radios régionales. C'était la tournée de promotion classique : miser sur la chance, attendre que le bouche à oreille fonctionne et que les jeunes achètent le disque.
Inutile de dire que durant des semaines, les Shake Spears furent à cran. Il y avait en effet beaucoup à dire sur le manque de dynamisme de la firme productrice. La distribution n'était pas non plus assurée comme il l'aurait fallu. Lorsqu'un patron de magasin de disques commandait dix exemplaires de Burning my fingers, le délégué commercial ne leur en fournissait que la moitié et ne se pressait pas pour venir apporter les autres. Dans d'autres cas, certains délégués « oubliaient » même de présenter le vinyl, préférant sans aucun doute liquider plus de Vartan, Cloclo ou Adamo.
Je les ai accompagnés pour ainsi dire partout, anticipant ainsi sur mon futur rôle de manager. On a fait le tour de toutes les émissions radios possibles. Ils sont passés sur le plateau des deux télés nationales… sans grands résultats sur le plan des ventes. Heureusement, il y avait la France. Le disque à peine distribué se fait remarquer dans Pop Club, la célèbre émission de José Arthur.
DISQUE ROUGE AU POP CLUB DE JOSE ARTHUR
Mi-avril, coup de tonnerre. Alan me réveille et m'apprend que Burning my fingers s'est classé Numéro Un à Paris dans le show-rock de José Arthur Bouton Rouge. C'est génial ! La chance serait-elle enfin de notre côté ?
RCA Belgique réagit aussitôt en remettant deux allers-retours en train à Alan et à Martin. Le soir même, les deux musiciens débarquent à Paris au siège de l'ORTF où ils participent en direct à l'émission de nuit la plus écoutée de France. Comme ils se débrouillent honorablement en français, José Arthur leur réserve un accueil chaleureux et vante les mérites de Burning my fingers, répétant à l'envi , de sa voix chaleureuse, que le choix des auditeurs est plus que justifié. Ce soir-là, Avenue de Broqueville, en compagnie des autres, nous poussons des cris de joie. Dans la foulée, RCA France depêche une équipe de techniciens télés pour venir filmer les Shake Spears en live. Le tournage s'effectuera quelques jours plus tard au Casino de Knokke. Côté presse écrite, les hebdomadaires Humo et Salut les Copains sortent chacun de leur côté un grand article sur l'événement. |
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ON SE QUITTE BONS AMIS
Dès leur retour à Bruxelles, encore tout échaudés par l'accueil reçu à Paris, Alan, Martin et Sox décident de prendre les choses en main. Lors d'une discussion qui demeura à la fois courtoise et orageuse, ils mirent Chris K. et Johnny au pied du mur. Chacun y alla de ses revendications. Au terme de cette longue réunion, Alan, Sox et Martin me proposèrent de me charger de leurs intérêts sur le plan du management.
Moyennant une commission de quinze pour cents, je renégocierais les contrats d'engagement de bal déjà signés avec le Secrétariat des Artistes de Jean Martin pour les transformer en contrats d'attractions. J'aurais toute latitude pour signer tout nouveau contrat que ce soit en Belgique ou à l'étranger. Idem pour les télés. Je m'occuperais de la gestion journalière et des arrangements lorsqu'ils seraient en tournée. Je continuerais à assurer tous les reportages photos et négocierais des tournages de films publicitaires.
Dans les jours qui suivirent, Chris K. et Johnny nous informèrent de leur décision de mettre un terme à leur carrière en Europe. Eux-aussi après si longtemps ressentaient le mal du pays. Ils expliquèrent qu'ils allaient rentrer en Rhodésie. En réalité, Chris K. avait de plus en plus envie de se consacrer à la carrière de compositeur et de producteur. Il ne restait plus qu'à se mettre d'accord sur une période de préavis. Celle-ci fut fixée à trois mois.
Maintenant que j'avais un nouveau job, le sous-sol que j'habitais avec ma petite amie Christie, au 63 de la rue Kessels à Schaerbeek, était devenu trop étroit pour y installer un bureau digne de ce nom. Je pris donc pris la décision de déménager.
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LA BRITISH WEEK / AVRIL 1968

Rue Neuve devant le nouvel Innovation
Avril 1967. Le centre de Bruxelles et particulièrement la rue Neuve et les grands boulevards sont à la fête. Les commerçants et responsables des grands magasins se sont associés pour organiser une grande braderie en l'honneur du savoir faire britannique en matière de mode, de musique etc...
Pour promotionner les amplis et guitares de la marque Burns, le Bon Marché a fait fait appel à Jean Martin qui a aussitôt pensé aux Shakespeares. Ceux-ci prestent chaque après-midi durant une heure devant un public de jeunes teenagers.
Pour patronner l'événement, la ville de Bruxelles a invité la soeur de la Reine Elizabeth d'Angleterre, la Princesse Margaret ainsi que son époux Lord Snowdon.
Lors de sa visite au Bon Marché, Lord Snowdon effectua une petite visite de courtoisie au stand Burns et fut surpris d'y rencontrer des ressortissants anglais. Alan et Martin eurent une brève conversation avec lui et lui demandèrent s'il passait du bon temps à Bruxelles ?
- Confidentiellement, répondit le Lord, je m'ennuie plus qu'autre chose.
- Alors, pourquoi ne viendriez-vous pas nous voir jouer aux Cousins, Grand-Place ? Nous y serons ce soir.
Lord Snowdon se mit à rire et murmura discrètement qu'il essayerait bien de venir s'il parvenait à échapper à l'attention de sa femme et de ses gardes du corps. |
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NEGOCIATIONS AVEC JEAN MARTIN
Il fallait également que je résolve, au plus vite, la problématique des contrats de bal que Jean Martin avait déjà signés au nom du groupe et que celui-ci refusait désormais d'exécuter. En clair, les musiciens étaient déterminés à ne plus se produire qu'en attractions et de ce fait ne dépasseraient plus trois passages de quarante-cinq minutes par soirée. La démarche était délicate à plus d'un titre. Jean Martin pouvait les obliger à prester les contrats déjà signés. A titre de représailles, il pouvait également les envoyer promener et ne plus jamais leur proposer de nouveaux engagements. Enfin, je risquais de brûler mes cartes auprès de ce professionnel de longue date ; ce qui n'est jamais très indiqué, quand on débute dans une profession. |
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Je prends donc rendez-vous avec le Secrétariat des Artistes et là je rencontre Jean Martin pour la première fois. Il a déjà eu vent de ma promotion et il me félicite. Je lui explique que le groupe me délègue pour rediscuter des modalités d'engagement. J'insiste tout particulièrement sur le fait qu'ils refusent désormais de jouer plus de deux heures par soirée. Martin me remet la liste des contrats qu'il a déjà signés avec les patrons de salles. Comme je le craignais, les deux tiers des engagements concernent des prestations d'au moins quatre à cinq heures. Je trie les exemplaires, en garde quatre et lui tend les autres. Survient alors un bref échange de mots entre nous. Car Jean n'est pas content. Il va devoir expliquer aux patrons que les Shakespeares ne sont plus disponibles pour cause de création de nouvelle image.
Je marche sur des œufs. J'attends que l'orage passe. Il ajoute : « Tu fais une grosse connerie. Dans moins de trois mois, tu viendras me supplier de les faire travailler ». J'adopte un air fataliste :
-Ecoutes, Jean, ni eux ni moi, ne sommes de mauvaise volonté. Ca fait un bon bout de temps qu'ils te font savoir qu'ils ne veulent plus être les esclaves de podiums de province. Leur image en pâtit. Ils viennent de se faire remarquer à Paris. Pourquoi ne chercherions-nous pas ensemble des engagements de plus haut niveau ? Moi je me chargerai de leur trouver des télés, des créations de musique pour des films publicitaires, des contrats dans des clubs de jeunes. Quant à toi, tu peux expliquer aux patrons de Flandres et de Wallonie que désormais le groupe ne se produira plus qu'en attraction. Ces Anglais n'ont pas vocation de faire danser le public durant des heures. Il existe des sonos pour cela.
Martin était loin d'être un mauvais bougre. Bien au contraire. Avec le temps, nous avons appris à nous apprécier l'un et l'autre. Il a d'ailleurs beaucoup œuvré pour aider les artistes de tous genres de ce pays. Par la suite, j'ai également découvert à la fois un homme de cœur, déterminé, désespérément cavaleur. Mais qui n'a pas sa part d'ombre ?
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