THE SHAKE SPEARS
PREMIER GROUPE ANGLAIS DE BELGIQUE
BIOGRAPHIE OFFICIELLE racontée par Jean Jième, avec la collaboration de Alan Escombe
CHAPITRE 1 : LES DEBUTS

Septembre 64. Les SHAKE SPEARS inaugure l'ouverture du TWENTY CLUB (ancien Relais de la poste à Mouscron. (photo prise par Jean-Noël Coghe)
L'HISTOIRE DES DEBUTS : THE DYNAMICS
A l'origine, le groupe se compose de Chris Kritzinger : guitare solo et voix - Perry Jordaan : guitare rythmique et voix - Calvin Coleman : guitare basse et voix - Johnny Kreuger : batterie.
En 1963, The Dynamics, un groupe d'origine Rhodésienne (actuelle Zambie), se produit avec succès dans les grandes villes du pays. Leur notoriété grandissante leur permet d'acquérir une salle de spectacle qu'ils ouvrent sous le nom de The Dynamic's Club. Fréquenté par le milieu du show-business, le club accueille des personnalités de la télévision et du théâtre qui les incitent à voyager afin de se faire connaître à l'étranger.
1964. The Dynamics effectuent un voyage en Europe. Ils passent par différents pays avant d'atterrir en Belgique où ils reçoivent une offre tout à fait surprenante. Le quotidien national Het Laatste Nieuws propose de les sponsoriser dans le cadre d'une importante compétition : de Gouden Micro, dont la grande finale se tiendra en décembre au Sport Paleis d'Anvers. Le groupe se voit engagé en attraction et ne concourt donc pas avec les autres orchestres. Après leur prestation, le groupe suscite la convoitise de plusieurs impressarii et firmes de disques. C'est finalement Albert Van Hoogten qui finira par les persuader de signer avec lui. Il faut dire qu'il dispose d'un argument de taille, celui d'être propriétaire de sa propre firme de disques, Ronnex Records. Ainsi Van Hoogten devient-il à la fois leur manager et leur producteur. Toutefois il y met une exigence celle de changer leur nom. Et il a sa petite idée à ce sujet.
THE SHAKE SPEARS
LES LANCES EN MOUVEMENT ...
Etant donné les origines afro-anglo-saxonnes du groupe, Albert leur propose un jeu de mots basé sur le nom du célèbre dramaturge Shakespeare. Il trouva amusant de mélanger les mots shake (danse très populaire du moment) avec spears, qui signifient lances en anglais. On ne saura jamais si Albert s'est laissé bercer par l'exotisme zoulou propre à l'Afrique du Sud. Il faut dire qu'en 1964, un film faisait la une de l'actualité : Zulu de Cy Enfield avec Stanley Baker. Bref, les Dynamics se transforment en Shake Spears, ce qui se traduit en français par "les lances en mouvement". Voilà le grand poète anglais mis à la sauce rock des années 60.
Les tractations commencent. Les musiciens marquent leur accord pour le changement de nom et pour le fait de rester en Belgique pour une période d'un an minimum. En contrepartie, ils obtiennent l'assurance d'obtenir un permis de travail, des engagements réguliers sur scène et l'assurance de sortir trois à quatre 45 tours. Van Hoogten est persuadé de tenir les bons chevaux et les envoie aussitôt en studio. Ce dernier n'en est d'ailleurs pas à son coup d'essai. Il a déjà agi de la même manière avec le groupe canadien Les Têtes Blanches.
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C'est sous leur nouveau nom que les Shake Spears sortent consécutivement trois 45 trs, dont Shake it over, Do that again, Garden of Eden, Nossi Dan et Don't play funny games. Ils sont aussitôt favorablement accueillis par les radios et entrent dans le hit parade. |
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Au courant de leur renommée montante sur le Continent, l'éditeur-compositeur Bill Crompton, s'intéresse à leur carrière. Il les contacte et leur propose de venir à Londres pour travailler sur ses propres compositions. Il s'engage ensuite à les sortir en 45trs sous le prestigieux label de EMI. Albert Van Hoogten a bien du mal à refuser. Bon gré mal gré, il accepte de les laisser partir pour une période de six mois. En février 1965, le groupe traverse la Manche.
EXIT ... CALVIN COLEMAN, HELLO ... ALAN ESCOMBE
Alan Escombe
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Quelques semaines après leur arrivée à Londres, contre toute attente, le bassiste Calvin Coleman décide d'émigrer au Canada. C'est Alan Escombe qui le remplace. Dès le lendemain, Bill Crompton emmène les Shake Spears au Regent Sound Studios pour l'enregistrement de deux morceaux. Là, il leur fait la surprise de leur adjoindre deux voix supplémentaires, celles de Gene Latter et de Linda Millington. La face A This is the end sera chantée par Gene Latter et la face B It hurts me par Linda Millington.
Mais le contrat que les Shake Spears ont signé avec Ronnex Records les empêche de sortir le single sous leur nom. C'est pourquoi les Shake Spears deviendront le temps de ce 45 trs Teeny, Tony and The Bush Babys. Un tour de passe-passe signé EMI. |
Qu'à cela ne tienne, les six prochains mois, les Shake Spears reprennent leur identité et c'est sous leur véritable nom qu'ils se produisent tous les mardis et jeudi soirs dans un club important d' Earls Court à Londres. Le succès est au rendez-vous au point que certaines soirées, plus de sept cent personnes se pressent comme des sardines pour les écouter. EMI leur assure une promotion du tonnerre en les envoyant sur le podium du fameux FAB 208 Club, dont le propriétaire n'est autre que Radio Luxembourg. En fait ce show est une récompense octroyée par la station radio aux groupes qui furent les plus sollicités sur ses antennes dans le cours de l'année 1964.
Epoque bénie, dont Alan se souvient, avec un petit pincement au cœur : « This was a very successful time ». D'autant plus que se succèdent au FAB 208 Club, les Kinks, les Rolling Stones et un groupe underground très populaire les Undertakers.
RON PATTON AU SAXO
Un soir, un saxophoniste australien s'approche de la scène et leur demande s'il peut les accompagner sur quelques morceaux. Sa manière de jouer les ravit. Et lorsqu'il leur annonce qu'il se joindrait volontiers à eux, il est engagé sur le champ. Il s'appelle Ron Patton. Il est à Londres depuis quelques semaines après avoir fait un tour du monde avec Roy Orbison.
Des dissensions vont bientôt surgir entre Bill Crompton et les musiciens. En effet, ceux-ci se voient contraints de n'interpréter que les chansons écrites de sa plume. Au détriment des autres compositions que signe régulièrement le leader du groupe, Chris Kritzinger. Il semble également que la répartition des droits d'édition ne se fasse pas très correctement. Bref, la confiance est ébranlée.
Depuis le départ, que ce soit avec les Dymamics et plus tard avec les Shake Spears, Chris et les autres se sont toujours entendus pour mettre leurs idées en commun et combiner ensemble leurs propres arrangements… dans l'harmonie et le respect de chacun.
En outre, il s'avère que la chanteuse Linda Millington se révèle de moins en moins fiable. Cela fait beaucoup. Le groupe décide de s'en séparer au grand dam de Bill Crompton, qui en est le manager.

De gauche à droite : Chris Kritzinger, Ron Patton, Gene Latter, Perry Jordaan, Johnny Kreuger, Alan Escombe (photo Joseph Dresse) |
C'est ainsi qu'en juin 1965, le groupe décide de regagner la Belgique pour assurer les galas que leur a concocté Van Hoogten. De retour à Bruxelles, les musiciens prennent le chemin des studios Decca pour y enregistrer deux chansons écrites par Chris Kritzinger et Gene Latter, respectivement : (Do the) Shake Spears et Give it to me. Au début, le producteur se montre réticent. Il ne voit pas d'un très bon œil l'arrivée de deux nouveaux musiciens. En effet, il compte déjà ce que lui coûtera la prise en charge de deux têtes supplémentaires. Mais à l'écoute des résultats, Van Hoogten est vivement impressionné. De plus, en spectacle, Gene Latter est vraiment une bête de scène, une sorte de chanteur-danseur à la James Brown. Pour la saison estivale, le groupe se produit dans un club de Blankenberge, La Cave, située à front de mer.
12 SEPTEMBRE 1965 - GOUDEN MICRO

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Les 11 et 12 septembre 1965, se déroule la quatrième édition du Gouden Micro au Sport Paleis d'Anvers.
Le quotidien Het Laatste Nieuws, qui patronne toujours cette grande compétition d'orchestres, fait à nouveau appel aux Shake Spears qui passent en vedettes avant The Animals. Signalons également la brillante prestation du Sylvester's Team.
C'est au cours de cette nuit mémorable, qu'une version rock instrumentale de The Saint sera enregistrée en live.
Photo extraite du programme "Finale Gouden Micro '65"
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ALAN ESCOMBE SE SOUVIENT DU GOLDEN MICRO

La grande finale du Gouden Micro - Sport Paleis - Anvers - 1965

Alan Escombe - 2009 |
Dear Jieme. Again I am extremely impressed with your work on the website with the biography of Sylvesters Team and Wallace Collection. Strange that The Shakespeare's path crossed with these guys several times but we never really knew them (although their drummer, Freddy, came in to listen to our rehearsals at the Si Be Mol in Brussels when The Shakespeares were still with Kris Kritzinger, Johnny and just when Chris Stone came into the group.The drummer was always boasting about all the "vedettes" he knew, but when we asked him to join in and play (jam) with us he was ... lost. I think he was embarrassed.
The year they won the Gouden Micro we were the afternoon "vedette" attraction, and the Animals were the evening "vedette" attraction. I wonder if Sylvain remembers this ? Gene Latter and Ron Patton were in the band then, and we also had two girl dancers so that when we played Do The Shake Spear, they could dance with Gene. It was on that show that Belgian radio recorded The Saint live which we released as a single. (A minor mistake - The Animals had already recorded and released We gotta get outta this place before the show at the Gouden Micro - it was already a hit in Belgium. Before the show Gene Latter, Ron and myself spent the early afternoon getting pretty drunk with Chas Chandler and Eric Burdon at a hotel in Antwerp. Albert van Hoogten was not at all happy as he thought we wouldn't be able to play !
The next time we saw the drummer from Wallace Collection was at The Rock and Roll Circus in Paris. We (Fynn McCool) had been playing there the night before them and this is at the time that I was living in Paris in St.Germain-des-Prés in 1970, or maybe early 1971. I can't exactly remember.
Mail envoyé le 31/3/2009 par Alan Escombe après lecture de l'article sur le Sylvester's Team |
RETOUR VERS LES STUDIOS
 
THE SAINT : UN HIT
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Puis en octobre sort The Saint. On se rappellera que c'était l'indicatif d'une série télévisée fort prisée (avec le très British Roger Moore), qui avec le temps, deviendra une série culte.
Cette brillante adaptation instrumentale est la résultante d'un savant dosage de sax, de distorsion guitare, agrémenté d'un moog synthétiseur. Le disque devient un hit.
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Magazine Juke Box N°111 - 1° janvier 1966
Eric Vincent, journaliste, décrit sa rencontre avec les SHAKE SPEARS dans le magazine Salut Les Copains
« Il y a des dimanches après-midi parfaitement sinistres, notamment lorsque le temps contribue à la tristesse par une grisaille persistante. Dans ces cas-là le meilleur moyen de lutter contre le spleen est d'aller écouter dans un club réputé sympa une formation la plus rock possible. Justement au « Stere Dancing Club » de Louvain, en ce dimanche taré de février, la foule très jeune et très dense se souciait fort peu du vent et de la pluie car les centaines de décibels de musique qui s'échappaient des baffles étaient générateurs de la meilleure excitation : les SHAKE SPEARS se produisaient sur le podium. La musique des SHAKE SPEARS est puissante, musclée, "swinguante", agressive. Je découvrais, « en direct », personnellement, ce groupe qui m'avait frappé récemment par une excellente composition instrumentale « THE SAINT ». Pour ne rien vous cacher et sans nier en quoi que ce soit la qualité artistique de ce morceau, je supposais plus ou moins qu'il avait été réalisé avec le bénéfice de quelques artifices techniques. En réécoutant en direct ce thème de rhytm and blues, à Louvain, j'ai tout de suite compris, grâce à l'exacte identité de l'interprétation, que les SHAKE SPEARS sont d'excellents musiciens. Mieux : des créateurs. Ils ont su innover une sorte de couleur très excitante par une habile alliance des sons guitare-solo-saxophone » .
SUMMERTIME ... AUTRE GROS SUCCES
L'AVENTURE AUSTRALIENNE
SKYLINE LOUNGE – SURFERS PARADISE
Deux semaines après cet événement, les Shake Spears participent à un grand show organisé par le Royal Automobile Club de Belgique. Après leur prestation, ils sont abordés par Frank Delfosse, talent-scout qui a bien connu Ron Patton, lorsque ce dernier faisait encore partie des Col Joy and the Joyboys, un groupe très connu en Australie. (On sait qu'ensuite Ron était parti en tournée avec Roy Orbison). Or voilà que Frank le retrouve….chez nous à Bruxelles. Décidément que le monde est petit !
Il se dit époustouflé par le punch des musiciens ainsi que par leurs qualités vocales et leur propose un contrat de trois mois sur la côte Australienne, au Skyline Lounge dans la localité côtière de Surfers Paradise (dans le Queensland). Un contrat très bien payé !
Les musiciens demandent quelques jours de réflexion afin d'en référer à leur manager. Mais dès le lendemain, à leur grande surprise, ils reçoivent un coup de fil de Delfosse qui, à peine embarrassé, leur apprend qu'il a déjà réservé six tickets d'avion. Plus question de reculer.
Mis devant le fait accompli, Van Hoogten, apprécie peu la nouvelle proposition. Toutefois, comme la première fois, il finit par accepter de les laisser partir aux conditions suivantes : que le séjour ne dépasse pas trois mois, qu'aucun titre ne soit produit en Australie sous un autre label que celui de Ronnex Records et pour lesquels il garde de toute façon l'exclusivité sur les droits d'édition.
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Arrivés au Skyline Lounge, les Shake Spears découvrent un établissement immense et ultra chic , capable d'accueillir quinze cent personnes pour des nuits effrénées. Le deal est le suivant : quatre soirs de boulot suivis de trois jours de repos. A chaque prestation, ils font le plein. Il faut dire qu'ils bénéficient d'une campagne de pub du tonnerre. En effet, une fois par semaine, le vendredi matin, le Club diffuse sa propre émission sur les ondes et passe les leurs meilleurs morceaux en life. Ce matraquage intensif les fait connaître dans toute la région et amène de plus en plus de public. Alan se rappelle qu'à chaque week-end des caravanes entières de bagnoles arrivaient sur le parking du Skyline Lounge, dans de grands crissements de pneus… après des centaines de kilomètres de trajet.
Devant ce succès inespéré, le patron du Club, les invite à prolonger leur contrat au-delà des trois mois. Comme les conditions financières sont revues à la hausse, le groupe engage quatre go-go girls et s'offre un nouveau chanteur du nom de Doc Jones.
Finalement, c'est au bout de neuf mois que les Shake Spears décident de reprendre l'avion pour la Belgique. Doc Jones, qui connaît un joli succès depuis qu'il s'est fait connaître avec le groupe décide de rester dans le Queensland. Idem pour Ron Patton, enfant du pays. |
BRIAN BASTOW, NOUVEAU CHANTEUR

De g. à dr: Perry Jordaan, Chris Kritzinger, Johnny Kreuger, Alan Escombe et Brian Bastow (photo J.Dresse)
La nuit qui précéda leur retour en Belgique, les musiciens décident de fêter leur départ dans un petit club de Surfers Paradise. Ils y découvrent un jeune chanteur à la voix particulièrement chaude qui, avec son band local, interprète des covers de Roy Orbison, des Hollies et autres PJ Proby. Au bout de la soirée, les Shake Spears lui lancent : il nous manque un chanteur, si tu veux, tu peux nous accompagner en Belgique. C'est ainsi que naquit une collaboration entre le groupe et leur nouveau chanteur Brian Bastow.
A peine le temps de déposer leur valise et de souffler, les musiciens sont attendus de pied ferme au Studio Madeleine. Van Hoogten est pressé. Il veut absolument sortir un nouveau titre. Chris Kritzinger, impressionné par Yesterday, compose alors une chanson soutenue par un quartet constitué de violons, violoncelle et alto. Son titre : Candle.
Pour la face B, le groupe décide de reprendre une ancienne composition de Otis Redding qui n'est jamais sortie en Belgique, Shake. Contraste saisissant avec la face A. puisque la musique repose quasi exclusivement sur une section de cuivres : trompettes, trombones, sax ténor et baryton.
Mais pour la face B, le producteur va commettre une lourde erreur d'appréciation. Au lieu de garder le titre original, Shake, il va lui substituer celui de Jerk, une nouvelle danse à la mode du moment. Les musiciens tentent en vain de lui faire comprendre que le titre choisi par Otis n'a rien à voir avec la danse qui fut à la mode quelques années auparavant. Au terme de pas mal de discussions inutiles, le single sort sous le nom de Candle/Jerk au lieu de Candle/Shake.
Résultat ? Le disque ne connut pas le succès escompté. Quelques mois plus tard le 45 trs, Shake, d'Otis Redding était distribué en Belgique et connaissait un beau succès.
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Lors de cette séance d'enregistrement, il apparut que si Brian était doué pour s'adapter au son et au style de certains chanteurs, il perdait complètement les pédales en face d'un morceau original. Or toutes les compositions du groupe étaient faites maison. Comme quoi, une jolie voix ne suffit pas ! Encore faut-il qu'elle trouve sa véritable personnalité. En public, le problème se posait également. Autant Tom Jones et PJ Proby étaient-ils reproduits dignement, autant cafouillait-il dans les originaux écrits par Kritzinger. Brian n'aurait peut-être jamais dû accepter la proposition des Shake Spears, faite dans la hâte, la veille de leur départ d'Australie ?

Brian Bastow - Photos: J. Jième |
PERRY JORDAAN S'EN VA !
Mais, les Shake Spears se retrouvent face à une seconde difficulté. Depuis leur escapade en Australie, les choses ont évolué en Belgique, dans le milieu des boites de nuit, dancings et autres types d'établissement. L'euphorie de la vague musicale anglo-saxonne s'est mise à déferler au point d'engendrer une concurrence de plus en plus sauvage. Pour être certains de faire salle comble, les patrons de salle consultent les hit-parades et n'engagent plus que des groupes qui ont au moins un tube à leur actif. Et comme, aucune sono ne peut rivaliser avec la présence de vrais musiciens, ils engagent des orchestres de bal qui eux joueront volontiers de cinq à six heures durant.
Désormais, les Shake Spears ne sont plus les seuls musiciens anglais de Belgique. Pour continuer à gagner leur vie, ils vont devoir allonger leur répertoire et ainsi interpréter de plus en plus de covers. De groupe d'attraction uniquement, ils glissent ainsi insidieusement dans le piège du groupe de bal, taillable et corvéable à merci. Perry Jordaan est le premier à s'en plaindre et à regretter le Skyline Lounge de Surfers Paradise. Le groupe réalise qu'il est en train de perdre son identité. Un beau matin, Perry craque et annonce qu'il repart pour l'Afrique du Sud pour y rejoindre sa famille qu'il n'a plus vue depuis deux ans. C'est un vieux de la vieille qui s'en va. Ce ne sera pas le dernier.
CHRIS STONE... DIT SOX

Pour remplacer Perry, Alan songe immédiatement à Chris Stone, qui a fait partie comme lui, entre 1961 et 63, d'un groupe Rhodésien baptisé The Phantoms. Lorsqu'Alan est reparti vivre à Londres, pour participer en tant que bassiste au groupe des Shake Spears, les deux copains se sont retrouvés, un an plus tard. Chris est souvent venu les voir jouer dans les clubs. Quoi de plus naturel que de lui offrir une place au sein du groupe ? A peine contacté, celui-ci arrive à Bruxelles par le premier vol, en mars 1967. Il ne lui faut pas plus d'une semaine de répétition pour maîtriser leur répertoire au grand complet. Si bien que ceux-ci ne perdent pas un seul contrat et jouent dès la semaine suivante. Pour éviter toute confusion de prénom entre Chris Kritzinger et Chris Stone, ce dernier se fait appeler Sox.
Egalement compositeur, Stone propose I'm gonna love you qui deviendra la face B d'un single, enregistré chez Ronnex. Plus tard, ce titre sera repris par Brian Bastow, lorsqu'il entamera sa carrière de chanteur solo. D'autres enregistrements suivent : Ma-Pah (C. Kritzinger et A. Escombe) et Our Life (C. Stone, C. Kritzinger et A. Escombe).
LE DIVORCE AVEC BRIAN
Les choses ne s'arrangent pas avec Brian Bastow. Il devient de plus en plus évident que Brian a tout d'un crooner et beaucoup moins d'un rocker. Les Shake Spears en parlent à leur producteur. Pour Van Hoogten, c'est très simple ! Il apprécie Brian et entend le garder sous contrat. Il va donc lui proposer de chanter des ballades ainsi que des adaptations de covers et ce, exclusivement pour le marché belge. Van Hoogten a vu juste, car dès l'enregistrement de Poinciana, Brian entre aussitôt dans le hit parade.
Les Shake Spears sont en panne de chanteur. Chris Stone a un candidat à leur proposer. Un certain Martin Piggot. Il est anglais, vit à Londres et est présenté comme un excellent chanteur. Le groupe délègue à Sox le soin de le faire venir à Bruxelles.
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Johnny Kreuger, Chris Stone, Alan Escombe, Brian Bastow et Chris Kritzinger. |
MES PREMIERES RENCONTRES AVEC LES SHAKE SPEARS

Jean Jième |
Jean Jième : C'est le moment que choisit Albert Van Hoogten pour me contacter en vue de la réalisation d'une pochette de disque avec Brian Bastow. Ce jour-là, je découvre à la fois Brian et les musiciens de ce groupe anglais dont j'ai beaucoup entendu parler et qui m'intrigue. Je suis très excité à l'idée de rencontrer d'aussi près de vrais musiciens anglais. Lorsque j'arrive au studio d'enregistrement, je réalise bien vite que l'ambiance est crispée. Le groupe répète de son côté et semble peu s'intéresser à Brian. Ce dernier, à la demande du producteur, se laisse placidement photographier. Les autres lui jettent de temps en temps un regard pour le moins indifférent.
Quelques jours plus tard, j'aurai la bonne explication. En fait, Brian ne fait déjà plus partie du groupe. Van Hoogten qui veut boucler une production avec Brian demande aux Shake Spears de l'accompagner pour deux titres. Les Shake Spears acceptent à la condition que le 45 trs sorte sous un autre nom et qu'ils n'apparaissent pas sur la pochette. Finalement le single sortira sous le nom de Brian and The High Five. Et comme prévu, sur la pochette, aucun des membres du groupe ne sera reconnaissable. |
A gauche : Brian, Martin et Chris - A droite : Alan Escombe - Le dernier 45 trs produit par Ronnex Records, Wouldn'it be nice ( (photos J. Jième) |
DISCOGRAPHIE BRIAN BASTOW
La carrière de Brian se poursuivra avec une dizaine de 45 tours, dont notamment Give and take qui lui vaudra un beau succès en Flandres.
Brian (Bastow) and The Hi Five : Ponciana / Do dum dum, 07/1967, 1.378 - Brian : Look at me (Wreck of a man) / I'm gonna love you, 1968, 1.382 - Give and take / And I love her---> (s) Lennon-McCartney, 1968, 1.385 - Come back girl / If I had my way, 07/1968, 1.388 - Too late for tears / I will stay, 1969, 1.395 - Cara-Lin / Time, 03/1969, 1.398 - The girl who plays the bass guitar / Half hearted, 1969, 1404 - Money and love / Just a little bit more, 1970, 1415 - The rainmaker / World of evergreen, MCA, 1970 et une réédition de I'm gonna love you / Give and take, 1978, 1453. - Ronnex Records / Ronnex sauf indiqué (MCA, 1970). (Infos et pochettes fournies par Stephan Koenig).
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MARTIN PIGGOT - CLARKE

Martin Pigott |
Avec Martin, le groupe retrouve une nouvelle pèche. Le nouveau chanteur est surpris, à juste titre, de constater qu'une grande ville comme Bruxelles, compte aussi peu de clubs susceptibles de les engager pour des shows d'une durée d'une heure (ou deux). Comme c'est monnaie courante en Angleterre, même dans la plus petite ville. Et que dire de la Flandres et de la Wallonie, qui ne leur proposent que des prestations de cinq à six heures !
A l'instigation de Martin et de Sox, les deux derniers fraîchement débarqués de Londres, se crée un front de résistance à l'égard de Van Hoogten. Mais ce dernier, est avant tout un producteur de disques. Il n'a guère le temps de s'occuper de leur promotion sur scène, ni d'organiser des concerts. Comme il a signé un contrat garantissant du travail à ses artistes, il se débarrasse du problème en déléguant à des agents de province le soin de leur trouver des contrats. Des contrats de bal de six heures d'affilée. Martin ne tarde pas à s'érailler la voix et tempête de plus belle.
Et comme le contrat signé, quelques années plus tard avec Albert, arrive bientôt à échéance, artistes et producteur décident de ne pas le renouveler. Ils se quittent bons amis. Une page se tourne.
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JUKE BOX AMBULANTS
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Jean Jième : Lors des prises de vue avec Brian au studio d'enregistrement, le contact passe plutôt bien avec les anglais. Très vite, je ressens une réelle sympathie à leur égard. Ils sont drôles, décontractés, ouverts. Ainsi, au moment de les quitte , Alan me remet une photo du groupe avec l'adresse d'un dancing en Flandres où ils se produiront ce samedi. Il me griffonne également son adresse et téléphone en me disant de sa voix de contre-basse : J'espèèèèrrrre que voooo viendrrrrai prrrendre un tee chez nooo.
Samedi soir vers 23 heures, je me rends à l'adresse indiquée par Alan, une sorte de grande discothèque située à St Kathelijne Waver. Je paye une entrée et pénètre dans un établissement bondé. Il fait fort chaud, l'air est moite, le bruit est assourdissant. Les Shake Spears sont sur scène et ça déménage solidement. La piste de danse est infranchissable. Des bandes de filles crient : Sox, "I love you" ou Martin, "Ik houd van je". Ou est-ce l'inverse ? Bref le chanteur et le guitariste sont les chouchous des demoiselles du Nord du pays. L'heure passe, les morceaux s'enchaînent les uns après les autres. Tout le répertoire rock y passe. J'aimerais saluer les musiciens, prendre un verre avec eux. Je demande au barman à quel moment le band est sensé faire une pause. Quelle pause ? Pas de pause. Ils jouent toute la soirée. Je réalise que le patron de la salle les a engagés pour remplacer le juke-box ou la sono. En 1967, les clubs font davantage recette avec des musiciens qu'avec des disc-jockeys. Je sors un moment dans la rue pour décompresser et prendre l'air.

Une salle de bal, parmi d'autres (photo : J.Jième) |
BELGIUM 1967 : UN CONSTAT SANS CONCESSION POUR LES MUSICIENS
Mes états d'âmes par Jean Jième
Oh, triste Belgique, aux horizons limités, aux ambitions étroites, au constant manque de moyens ! Oh, plat pays, où l'on ne peut exercer un métier créatif et en vivre pour la simple et bonne raison qu'il ne croit pas en ses enfants. Ce n'est pourtant pas le manque d'audace, de fantaisie, d'idéal ou de créativité qui fait défaut dans la génération des sixties. Bien au contraire et dieu sait si l'avenir l'attestera. Je découvre, navré, que le sort des musiciens n'est vraiment pas enviable.
Dans ce pays surréaliste, tout artiste qui sort de l'ordinaire ou qui fait éclater son talent, se retrouve malgré lui, coincé entre le marteau et l'enclume. D'une part, les firmes de disques exigent qu'il enregistre des titres essentiellement commerciaux. D'autre part, les patrons de salle n'engagent que des "vedettes" comptant au moins un tube à leur actif. Leur arithmétique se limite à l'équation suivante : un tube égal quelques centaines d'entrées garanties par soirée.
A l'époque, j'ai souvent comparé la Belgique à un marécage ou à un trou noir aspirant artistes et créateurs de tous bords. Etait-ce dû à la fatalité d'être belge, flamand, wallon ou bruxellois ? Au mur d'indifférence du public ? Sans doute un peu de tout cela réuni. Le seul exemple qui ait fait exception à la règle est le Wallace Collection, seul orchestre des sixties ( 1969 ) à être parvenu à s'imposer sur le plan international. Et encore, c'est à partir de l'Angleterre qu'il a pu construire sa notoriété.
Grâce au ciel, aujourd'hui nos artistes musiciens, chanteurs, cinéastes, créateurs de mode, chorégraphes sont reconnus à l'étranger et même aux Etats-Unis. Il n'en fut pas toujours ainsi. Il aura fallu une quarantaine d'années pour parvenir à ce résultat.
J'ai retrouvé dans un agenda un texte que j'ai écrit et qui résume bien mon sentiment de l'époque : « Je n'ai pas d'exemples récents d'acteurs, de chanteurs, de musiciens qui aient réussi une percée en Belgique. Leurs valeurs artistiques s'engluent dans l'indifférence, se perdent dans l'incompréhension, sombrent enfin sans fracas dans un silence redoutable. Il ne leur reste plus qu'à se reconvertir dans un secteur plus rémunérateur ».
CHATELET - BILZEN 67
Bientôt, les Shake Spears font la connaissance de Monique Danval, l'épouse de Marc, homme de radio et de théâtre bien connu, également producteur à la télé. Le couple, qui vient les voir régulièrement sur scène, les apprécie beaucoup. Monique les introduit auprès de Jean Martin qui les met au programme des festivals de Chatelet et de Bilzen. Il leur ouvre également les portes de la Wallonie et du Nord de la France.

Les Shake Spears au Festival de Chatelet -10 sept 67 - (photo Joseph Dresse)

Les Shake Spears à Bilzen - 1967 (photo Joseph Dresse)
OTAN - AMERICAN COLLEGE 67
Un jour, Jean Martin reçoit un coup de fil du quartier général des forces de l'Otan, cantonnées à Casteau. Et voilà les Shake Spears invités deux fois par mois à se produire devant un vrai public anglo-saxon.
Alan : Jouer à l'Otan fut pour nous un formidable plaisir. Nous pouvions enfin présenter une musique plus expérimentale, proche de celle de Jimi Hendrix ou des Doors ; ajouter des effets sonores particuliers (réverbération, larsen) ou partir dans des impros de notre crû.

American College of Brussels (photo: J.Jième)
Lors d'une session de photos à deux pas de la RTB, où ils venaient de donner une interview, le groupe est assailli par de jeunes et charmantes étudiantes de l'American College of Brussels.
Enthousiastes et déterminées, celles-ci parviendront à persuader leur direction d'engager le groupe pour leur incontournable bal de fin d'année. De là, naîtra une collaboration qui s'étendra sur plus de deux ans. |

Dans le van, le groupe et ses groupies (photo : J.Jième) |
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DANS LE SALON DES SHAKE SPEARS
raconté par Alan Escombe
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Alan : Au fur et à mesure que Jean Jième passait nous voir jouer, se développait un véritable climat de confiance et de sympathie entre plusieurs des musiciens du groupe.
Jième était un vieil habitué des Cousins, Grand Place. Un jour, nous sommes passés en attraction dans cette boite. Il était présent évidemment et nous a présentés à tout le monde. On sentait qu'il était un peu chez lui et qu'il s'y connaissait en matière de management.
Contrairement à Jean Martin, il nous a fait comprendre que si nous continuions à accepter des prestations de cinq heures d'affilée dans des bleds perdus, nous finirions par y perdre notre âme et notre réputation. Et il n'avait pas tort. Même si Chris Kritzinger qui veillait à la rentabilité du groupe était d'un avis contraire.
J. Jième avait du caractère et ne se gênait pas pour tenir tête à Chris ou à Johnny en leur répétant que leur style de musique ne se prêtait pas à des publics qui ne recherchaient que des groupes à tubes.
Pour discuter plus en profondeur de cette question épineuse qui finissait par nous diviser, rendez-vous fut pris avec le groupe au sixième étage de notre appartement Avenue de Broqueville.
De gauche à droite : Chris Kritzinger, Johnny Kreuger, Martin Pigott, Alan Escombe, Chris Stone dit Sox. |
PERSONNALITES CONTRASTEES
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Chris Stone, alias Sox, était du genre plutôt beau mec, cheveux châtains, mi-longs avec des favoris bien dessinés. Plutôt discret, il avait la particularité de marmoner entre ses dents. Il n'était pas dépourvu d'un certain charisme. C'était également un bon compositeur. Martin Piggott, le chanteur, avait tout pour plaire et faire vibrer les coeurs. Physiquement séduisant, impeccablement fringué, toujours de bonne humeur, la voix légèrement éraillée, il avait de la gueule. Plutôt prudent, il ne se risquait jamais à prendre position ou à émettre des avis divergents. Il préférait se ranger à la majorité des deux tiers. Mais c'était vraiment un gars agréable à vivre. Chris Kritzinger, le soliste, était petit, mince, calme, souriant, fair-play, poli, très british. Chris était un surdoué. Il jouait de tous les instruments et composait avec une facilité déconcertante. Plus tard, il deviendra un brillant producteur de disques en Australie. |
Le batteur Johnny Kreuger avait une tignasse aux allures de champignon, des pognes aux phalanges redoutables. Rougeaud, pas trop sexy, toujours de bonne humeur, c'était vraiment un type d'une gentillesse incroyable.
Mais la véritable âme du groupe était sans conteste Alan Escombe, le bassiste, l'un des plus anciens. Alan avait un physique tout en longueur. Son visage était interminable, ses cheveux aussi. Ses doigts étaient longs et parfaitement soignés. Il mesurait un mètre quatre-vingt dix et roulait des yeux terribles lorsqu'il était en colère. Un type épatant, intelligent et très sensible. Lui aussi deviendra plus tard un homme d'affaires important. Dans les années 2000, il créera Rock It Cargo, une compagnie internationale de transport de matériel pour pop stars. |
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