
Piero
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Nous avons été contactés par un certain Jean Van Loo, directeur du Twenty Club à Mouscron et manager des Sunlights, le groupe qui a accompagné Gene Vincent à l'Ancienne Belgique. Van Loo et son associé Rikki Stein s'occupent aussi de placer des groupes à gauche et à droite et ils sont sur un gros coup : ils vont faire venir les Kinks en Belgique. D'après Van Loo, nous, les Aigles, sommes les seuls capables d'organiser leur passage à Bruxelles. Nous avons donc une entrevue préparatoire dans un café discret pour discuter de la chose. Ça ne va pas être facile. Les Kinks font partie d'une tournée qui comprend d'autres groupes et chanteurs moins connus.
Nous, nous voudrions que les formations habituées du club aient aussi l'honneur de figurer au programme. Il y a des questions d'assurance, de droits d'auteur et surtout de salle. Car il n'est pas question de faire tenir tout ce monde aux Carabins. Ni la scène, ni la salle ne sont assez grandes. Ça discutaille ferme, mais finalement on se met d'accord : il y aura une matinée et une soirée. Le double passage de la tournée des Kinks nous coûtera septante mille francs. Reste à trouver une salle... Plic Plic n°4, qui paraît en février, annonce l'événement prévu pour le 19 mars.
La tuile ! Nous nous plaignions du manque de passage de groupes importants par la Belgique...
Maintenant, il y en a trop ! Nous venons d'apprendre que les Rolling Stones se produiront au Palais des Sports de Schaerbeek, le 27 mars. Aïe ! Cette date est trop proche de celle de nos Kinks. Et comme les Stones sont les plus célèbres, ceux qui n'ont pas beaucoup d'argent opteront fatalement pour eux. A part ça, nous avons trouvé une salle : le Régina , un dancing plutôt familial situé au début de la chaussée de Waterloo, près de la porte de Hal. Je m'y étais un jour vu refuser l'entrée parce que je n'avais pas de cravate. Blue-jeans et filles en pantalons y sont aussi proscrits. Je ne considère donc pas l'endroit comme sympa, mais nous n'avons pas beaucoup le choix. J'obtiens que tous ces interdits soient levés durant nos spectacles. Le propriétaire exige seulement que son «service d'ordre» soit présent. Pour faire bonne mesure, nous aurons le nôtre aussi, composé de nos costauds les plus dévoués. |
L'AVANT - PROGRAMME
Aux dernières nouvelles, les Kinks seront précédés des Sunlights qui continuent d'être d'excellents rockers et enregistrent maintenant en Angleterre, de Carol Friday, une chanteuse plutôt pop, de Chris Sandford , un disc-jockey chantant, et du John's Four, un chanteur pianiste et son groupe. A cela s'ajouteront «nos groupes à nous» : les King's Five , les Shamrocks, les King Bees et Stroff alias Denny Vinson. Le prix d'entrée sera peut-être un peu élevé, cent francs (deux euros cinquante), mais c'est un beau programme. Nous espérons qu'en mettant les places en vente à l'avance, nous offrirons plus d'occasions d'acheter un billet à ceux dont le budget est serré.
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ON EN PARLE ...
L'événement fait du bruit. Il est annoncé dans Belgique N°1 et, pour l'occasion, Zorbec et moi sommes interviewés par une équipe de l'émission Jeunesse 66.
Nous ne cachons pas tout le mal que nous pensons de leur programmation, mais, fair-play, ils nous laissent prêcher pour le rock. Hors antenne, ils nous confient même ne pas avoir réalisé l'importance que cela avait.
Et moi qui croyais que pour travailler à la radio, il fallait être avant tout super calé en ce qui concerne l'actualité musicale ! Mais non : ils ne font même pas de complexe de leur ignorance, ces soi-disant pros.
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LE JOUR J
Le grand jour est arrivé. Il est 15 heures et les spectateurs se ruent joyeusement à l'intérieur du Régina. J'ai moi-même décoré la scène d'un drapeau anglais et d'un grand signe des Aigles que j'ai bricolé en polystyrène.
Les King's Five commencent déjà alors que tout le monde n'est pas encore entré, car il ne faut pas traîner. Comme de tradition, les premiers groupes Shamrocks, King Bees, etc... ne jouent que deux ou trois morceaux. Mais le programme est chargé.


Foire d'empoigne avec Stroff (collection Stroff) |
Pendant que les musiciens branchent leurs instruments, j'en profite pour faire un peu de baratin pour le club à l'intention des non-membres présents dans le public.
Ces trois petites Américaines, assez bruyantes au premier rang, par exemple. Je conclus par un retentissant Read' ? Stead ? et la majorité des spectateurs ayant répondu Go Man Go!, on y va !
C'est Stroff qui est le premier à secouer vraiment la salle. Il est déchaîné.
Pendant qu'il interprète Be Bop A Lula, une poignée d'habitués lui saute dessus. On dirait une mêlée de rugby ! Le chanteur est tel le ballon et disparaît complètement sous un amoncellement de corps chevelus.
Hop ! Le voilà soudain qui jaillit de cette masse humaine comme une balle de ping-pong sur un jet d'eau. Il continue à chanter avec une passion douloureuse du plus bel effet. Il ne touche plus le sol avant la fin de sa prestation.
Après ça, seul Chris Sandford fait bonne mesure. Ni le John's Four, ni Carol Friday ne sont particulièrement mémorables. Heureusement, ils sont brefs. Mais pas besoin pour les Sunlights de réchauffer le public, car l'imminence de l'arrivée des Kinks a déjà porté celui-ci à ébullition.
Attention, les voilà !
Lire la bio de Denny Vinson alias Stroff
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KINKS ON SHOW

The Kinks - Salle Régina - 19 mars 66 (collection Piero)
Ils sont vêtus très mods : pantalons taille basse, pulls blancs à col rond et grosses lignes verticales colorées. Au premier rang, les petites Américaines deviennent folles. Fascinée par Dave Davies, il y en a une qui hurle « Aaaaaargh ! I want to touch him !» et manque de tourner de l'œil. L'instant d'après, elle est projetée contre la scène par la masse de la plus grande partie du public qui s'est portée, comme un seul homme, en avant.
Pas de raison de s'affoler. On voit cela souvent au local du club lorsqu'un groupe a vraiment du succès. Je sais, qu'en général, les spectateurs s'arrêtent au pied du podium. Ils savent que s'ils montent dessus, le groupe aura des difficultés à continuer de jouer. Or, ils aiment les showmen et les Kinks sont remuants.
Malheureusement, le service d'ordre du Régina, lui, n'a pas du tout notre habitude des publics en délire. Ses membres se précipitent donc pour repousser les enthousiastes. De quoi ils se mêlent, ces ploucs ? Vont me saboter l'ambiance. Vite, je mobilise notre «service d'ordre» à nous.
— Faut laisser les spectateurs s'amuser. Faites-moi déguerpir ces gars du Régina !
The Kinks - Salle Régina - 19 mars 66 (collection Piero)
C'est dans ce genre de situation qu'on mesure tout le piquant du mot «ordre» ! La mêlée au pied de la scène devient indescriptible. Mais les Kinks ne s'en formalisent pas. Ils doivent avoir l'habitude. Ça ne se calmera qu'à la fin de leur prestation. Est-il besoin d'ajouter qu'ils connaissent un triomphe ? Quelle fantastique après-midi ! Du coup, nombreux sont ceux qui décident de rester pour la soirée où l'on remet ça, avec encore plus de monde.
Lorsque tout est fini, la salle du Régina ressemble un peu aux décombres laissés par un tremble ment de terre. Heureusement, c'est plus du désordre que de la casse et on ne déplore ni mort ni blessé... à part Stroff qui a mal au mollet.

The Kinks - Salle Régina - 19 mars 66 (collection Piero)
Quelques attardés assiègent la porte des coulisses dans l'espoir d'autographes ou de poignées de mains. Parmi eux, les petites Américaines, toujours pas calmées, qui vont jusqu'à essayer de m'arracher ma veste, sous prétexte que j'ai approché les Kinks. Il y en a, j'vous jure ! Bon. C'est pas tout ça. Je constate avec plaisir que nos membres actifs sont en train de s'activer. Ils redress ent les chaises, essuient les flaques de boissons répandues, décrochent le drapeau anglais et l'insigne des Aigles qui décoraient la scène... Plutôt stressé par la tension nerveuse de la journée, je me détends en leur donnant un coup de main. C'est comme cela que, soudain, sur une chaise... Mais c'est la caisse !

Piero et Zorbec |
Oui, la boîte-coffre métallique verte qui contient la recette de toute la journée. L'argent que nous devons encore à Van Loo. Elle est là, toute seule, abandonnée. Zorbec devait pourtant s'en occuper. Où est-il ? Mort ? Enlevé ? Personne à proximité.
Je ramasse la boîte sans effort : elle n'est ni grande, ni lourde. Elle doit surtout contenir des billets. C'est pas croyable : personne ne semble y faire attention. N'importe qui aurait pu la trouver avant moi et s'en aller avec elle sous le bras. Enfin, j'aperçois Zorbec qui sort des coulisses. Je dissimule la boîte derrière mon dos....
Eh bien, ? Où tu étais ? – Ben, j'ai été chercher un autographe.
– Et la caisse, hein ? Tu t'en occupes ?
– Ouais. Attends : je vais la prendre... Tiens ! C'est drôle. Elle n'est plus là...
– Non, parce qu'elle est ici. La voilà.
– Ah ! Merci. |
– Non mais... Est-ce que tu te rends compte qu'il y a dedans près de septante mille francs et que je l'ai trouvée sur une chaise ? N'importe qui aurait pu prendre l'argent... Tu es dingue ou quoi ?
– Allez, allez ! Faut pas t'énerver comme ça ! Personne n'aurait pu prendre l'argent, voyons.
– Ah non ? Et pourquoi ?
Et dans un grand sourire satisfait et confiant, Zorbec prend dans sa poche un petit objet qu'il me met sous le nez en déclarant :
– C'est moi qui ai la clé !
Tiré de Cœur de Rock/Edition Apach/ pages 130 à 135
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LES KINKS AU THEÂTRE 140
par Jean Jième, photographe à l'époque
Plus tard, ils sont revenus en Belgique pour jouer dans une salle de spectacle nettement plus cozy que la salle Regina. Je veux parler du Théâtre 140, avenue Plasky à Schaerbeek.
Je fais la chasse aux artistes, anglais de préférence. Les Kinks sont annoncés pour un concert au Théâtre 140 à Bruxelles. On m'apprend qu'après leur prestation, ils iront prendre un verre au Black and white. Je me rends directement sur place et demande à parler à Patrick, directeur de l'établissement. Ce dernier arrive. Je lui explique que je voudrais photographier les Kinks et que je lui donnerai gratuitement quelques clichés. Marché conclu.

Ray Davies©jieme |

Dave Davies©jieme |

Peter Quaife©jieme |

Mike Avory©jieme |
Lorsque les quatre musiciens débarquent, ils n'ont pas l'air de très bonne humeur. Ils me regardent du coin de l'oeil. Visiblement ils n'ont aucune envie d'être dérangé. Je travaille au flash ce qui fait que je ne passe pas inaperçu. Je parviens à me planter en face de Mick Avory, le batteur et je lui tire le portrait. Je braque l'objectif sur Peter Quaife, son voisin et re-belotte. Par contre j'aurai plus de mal à coincer les frères Davies. Ceux-ci chercheront à échapper à ma traque. Finalement, je parviendrai à les croquer tous les quatre, non sans avoir senti de la part de Ray un certain agacement.
Pour l'anecdote, l'ami Erik Machielsen m'a rapporté récemment qu'il les avait également pris en photos dans le bistro/resto attenant au Théâtre 140 et que le quatuor avait posé pour son objectif avec le sourire. Comme quoi de toute évidence, deux heures plus tard, ils voulaient qu'on leur fiche la paix.
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Ce soir-là j'ai appelé les Shakespeares pour qu'ils viennent me rejoindre dans le Club. Les deux groupes ont ainsi fait connaissance. A gauche : Alan Escombe, Chris Stone, Peter Quaife. En dessous : Dave et Ray Davies.

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Dossier achevé le 17 octobre 2009
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