Témoignage recueilli auprès d'Erik Machielsen, photographe.
"CE TYPE-LÀ, VOUS REGARDAIT DROIT DANS LES YEUX."
J’ai la gorge serrée. Roberto est mort. C’était un vrai, un pur parmi les purs, un révolté, un personnage. Unique. Avec lui, le rock devenait intemporel. Il suffit d’être vrai pour le chanter. L’authenticité défie les modes, les codes, le temps et même la technique, elle tatoue les cœurs…
Je le connaissais comme chanteur, pour la façon qu’il avait d’entretenir une musique qui avait permis à son idole, Gene Vincent, de survivre. Dont je considère sans rire qu’il est l’alter ego.
De la sincérité, de la sueur, du charisme, du cuir, des gants, une gueule, une moue incroyable, un regard inquisiteur, franc, direct et perçant, la coupe impeccable, toujours habillé net... Ce type-là vous regardait droit dans les yeux.
Je l’ai connu en 1976 à la glorieuse époque du Kaai (situé derrière le théâtre flamand à Bruxelles),lorsque le bistro était tenu par un barbu imperturbable mais toujours à l’Ouest. Ce soir-là, un samedi, il est 23 heures.
Comme d’habitude, c’est bourré. J’aperçois, pensif, la main gantée sous le menton et derrière un verre... de lait : Roberto! Seul. Je l’aborde sous je ne sais quel prétexte et le courant passe. De fil en aiguille, il me parle de Gene, de sa mère, de son admiration inconditionnelle pour les Indiens….

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Je lui paye un second verre de lait. Il me raconte que la semaine précédente, il a comparu au tribunal pour avoir cassé la gueule à un automobiliste qui avait sciemment tué un oiseau sur la nationale qui reliait Bruxelles à Anvers. Quand il a vu ça, Roberto a accéléré. Un feu rouge a arrêté le gars ce qui a permis à Roberto de le rattraper. Notre homme sort de sa voiture, toque sur le carreau du gars. Ce dernier, un peu inquiet tout de même, baisse son carreau. Mal lui en a pris ! Roberto le sort par la fenêtre, après quoi… La tête du juge quand il a demandé « Pourquoi avez-vous fait ça ? » et que Roberto a répondu « Parce qu’il a tué l’oiseau » !
Roberto venait souvent me voir en début de soirée au Bergenbier, au Sablon, quand j’y travaillais au début des années 80. Je me rappelle avoir dû le calmer quand il s’est approché, l’œil du tigre et la moue méchante, d’un client qui m’avait hélé en disant « Hé… Une chope !». Le regard assassin, sa face contre celle du mec, il lui dit en le fixant bien dans les yeux : « Lui, ce n’est pas « Hé… », c’est Erik, compris ? ».

Chez Ardmore et Beechwood (EMI).
De g. à dr. : Jeff De Boeck, Roberto et sa femme Minnie, Jan D'Haese © E.Machielsen
Me revient aussi cet autre souvenir…. En 1979, le grand Jeff De Boeck (à qui Adamo sait ce qu’il lui doit) m’avait demandé de prendre des photos du contrat d’édition qu’il signa avec Roberto, au nom d’Ardmore et Beechwood qu’il dirigeait lorsque les bureaux d’EMI se trouvaient encore le long du canal de Bruxelles. Qu’est-ce qu’on a rigolé !
T’en souviens-tu, Jantje (D’haese), toi, qui travaillais avec Jeff ?
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